De l’intime à l’état pur

Les bouquins du mardi – Arthur Billerey

Passer un bon moment, un calvaire, ou penser simplement qu’on a soudain le sentiment de vivre vraiment sa vie. Regarder la couleur changeante du ciel, du soleil qui, un après-midi, inonde Damas. Faire une séance de signatures à Vevey, en compagnie de Chappaz, Corinna Bille, Georges Borgeaud. Charger deux vaches et trois veaux pour la boucherie et serrer la main ferme du boucher. Promettre, promettre désespérément des articles à des journaux. Chier sous un olivier, dans le sud du Péloponnèse. Mesurer le temps en mettant des bûches dans le feu. Rentrer la tête dans les épaules et sentir la pluie couler sur son front. Autrement dit, passer et ne faire que passer sur cette Terre en grattant sur le papier d’un journal la trame de nos allers-retours, la narration de nos errances, le segment de nos trajectoires, le récit de nos attirances secrètes et celui de nos dégoûts, voilà ce que propose ce numéro spécial de la revue Les Moments littéraires, qui met en avant les moments de vie de diaristes suisses sur plus de trois siècles, d’Henri-Frédéric Amiel à Douna Loup.

Récemment, un éditeur m’a dit que cinq pour cent des lecteurs lisaient la préface d’un livre. Pour être à contre-courant, parlons de la préface avant de plonger tête la première dans la vie des autres. D’emblée, le lecteur qui ouvrira ce livre sera informé par Jean François Duval du processus éditorial de ce numéro. Ce qui est très utile, et payant, pour tous les curieux qui veulent connaître l’élaboration d’un tel chantier, les motivations à l’origine du projet ainsi que les doutes rencontrés en chemin. De la sempiternelle question qui hante encore d’irréductibles gaulois du milieu du livre suisse: «Qu’est-ce qu’une littérature romande à l’heure où la jeune littérature romande est de plus en plus “métissée et polyphonique”?» à la dénomination du journal intime lui-même: «Faut-il l’appeler journal? Feuillets? Notes?» Une question cardinale sort du lot de cette aventure: «Qu’est-ce qui relève réellement de l’intime?» Et pour tenter d’aller plus loin, on pourrait se demander qui se cache derrière les courbes de telle ou telle plume. Ou ce qu’il est important de narrer, en tant que diariste, de la course folle de nos atomes. A quelle fréquence s’évertuer, le soir ou le matin, à noircir un cahier pour y fixer le temps qu’il fait, une rencontre, ou allez savoir, l’accident du jour?

Une fois ces questions lancées sur le feu, vous aurez l’occasion de plonger tête la première dans plusieurs intimités. Dans l’immense journal d’Henri-Frédéric Amiel, dans l’émotionnel journal de Monique Saint-Hélier, dans l’amoureux journal de photographies de René Groebli ou encore dans le tourbillonnant journal de Corinne Desarzens. Et ce qui est charmant, avec l’intime, c’est le regard. Le regard que porte ces diaristes sur leur époque et sur les aléas qui la traverse. Comme les mouvements diurnes du ciel. Comme cet orage d’un dimanche 12 septembre 1869, à Charnex:

«(Cinq minutes plus tard.) Envahissement complet, un seul coin reste clair, l’entrée du Valais… Le voilà éteint. Les limites du ciel et de la terre ont disparu. je puis me croire en ballon. Pourtant la pluie est douce et âme. La menace était plus terrible que le coup. Même l’orage conserve une sorte de suavité musicale et de bénignité paternelle. Le lion fait patte de velours. Peut-être cette douceur est-elle le caractère de l’automne? Septembre ne connaît plus les fureurs de juillet. L’âge atténue, tempère, amollit les emportements d’une autre saison. Les éléments semblent devenir aussi plus maîtres d’eux-mêmes et supprimer leurs sauvages éclats.»

Plusieurs diaristes réunis, c’est forcément une bouquet de voix, de personnalités, d’égo et d’impressions. Chacun a sa perception des choses humaines. Il y aura donc fatalement des journaux qui plairont, d’autres qui rebuteront, d’autres qui réveillent. Si certains s’inscrivent dans une histoire littéraire commune, partagée comme le pain, c’est le cas du poète Alexandre Voisard qui doit répondre à Alain Bosquet lui posant la question de définir (en moins de dix mots) sa poésie. Si certains partent de l’individu pour aller au-delà, le franchir, le dépasser pour finalement rejoindre une mécanique d’ensemble, universelle et quasi astrale, en parlant des autres, du temps qu’il fait, de la découverte d’un nouveau livre, etc.

Si certains noircissent naturellement le papier pour inventer, écrire un bout de récit dans un coin, composer un poème pour fixer un épisode du jour ou mieux, pour parler de la réalité d’exister, comme c’est le cas avec ce poème de Jérôme Meizoz en fin de critique, d’autres, à l’inverse, tournent en rond et ne font que suivre le mouvement centrifuge de leur propre accélération, revenant sans cesse à eux-mêmes, ce seul point de départ et d’arrivée, sans jamais rejoindre quiconque. D’autres encore se racontent, se la racontent un petit peu, nous livrent quelques aveux, comme c’est le cas avec la Dolce Vita de Roland Jaccard, qui parle de son travail, de jeunes filles en fleurs paumées, de sa névralgie, de son écriture, bref, de son quotidien des années quatre-vingt.

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A chacun son journal. A chacun sa voix et son style. Car les diaristes présents dans ce numéro ont indéniablement une verve littéraire, une qualité d’écriture connue et reconnue qui font de ce numéro spécial un livre de chevet dans lequel piocher, au hasard, tel regard attentif et singulier sur les jours qui passent. Et pour ceux qui veulent, après tous ces journaux variés, après toutes ces introspections, lire autre chose et ne plus rien attendre de l’intime, il reste Michel Tournier et son Journal extime, à lire sans modération, pleinement tourné vers l’extérieur au moyen d’une écriture du dehors.

«Boxe
Les autres, c’est la réalité
et toi
tu es une fiction
t’a dit le miroir ce matin.
Sur le moment
tu l’aurais volontiers
brisé
mais même
les doigts en sang,
boxeur,
cela ne suffirait pas à prouver
que tu existes»

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Jean-François Duval
Amiel & Co: Diaristes suisses

Les moments littéraires N°43
Editions Zoé
2020
333 pages

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