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Littérature

Critique

«Eurotrash», entre roman familial et œuvre cathartique5 minutes de lecture

par Chelsea Rolle
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eurotrash

Récemment traduit de l’allemand, le roman du Bernois Christian Kracht paru en 2021 revient sur les terres helvétiques en apparence proprettes de son enfance. Une exploration du lien filial et de la signification de l’ascendance, sur fond d’argent et de nazisme.

Eurotrash est un de ces romans que l’on peut classer dans les autofictions, dans lesquelles auteur et narrateur se confondent. Ici, on ne discerne pas le vrai du faux, mais, au fond, cela n’a pas d’importance, tant le voyage dans lequel nous embarque Christian Kracht est délectable. Le texte s’ouvre sur une fulgurance de Christian Kracht: il doit retrouver sa mère démente dans la banlieue cossue de Zurich et lui faire dire ses quatre vérités, peut-être parce qu’il sent la mort approcher d’elle ses mains froides. Commence alors une longue route vers les souvenirs, dont le premier arrêt sera un village de l’Oberland bernois.

Une exploration de l’histoire familiale

Dans ce contexte très suisse, frisant parfois la caricature, mère et fils tentent d’exorciser le passé, peuplé d’argent et assombri par le souvenir d’un grand-père SS. Un mélange qui a provoqué honte et culpabilité, car si le compte en banque était toujours en positif, on découvre que le père de Kracht était un «parvenu» qui n’a jamais su s’approprier les manières des individus à qui il voulait ressembler, tandis que les antécédents nazis de l’aïeul ont enfermé ses descendants dans une forme d’illégitimité inextricable.

«Il avait beau avoir appris que lorsqu’on déjeunait au Simpson’s in the Strand, on devait glisser quelques pièces dans la poche du tablier blanc du trancheur qui poussait le chariot argenté à rosbif jusqu’à la table, les costumes anglais sur mesure de mon père gardaient encore l’odeur de la classe ouvrière Allemande et, pis encore, les manières du parvenu.»

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L’auteur explore ainsi le déracinement et l’enracinement familiaux. Comment se satisfaire d’un entourage dont on ne partage pas les valeurs? Le lien filial entre Kracht et sa mère se dévoile toutefois comme une évidence, lorsque sur la route, celui-ci découvre que sa mère porte une poche reliée à sa stomie et qu’il se retrouve obligé de la lui changer régulièrement, partout où ils vont. Un mur se brise ; il doit faire un pas vers sa mère qu’il semble pourtant avoir exécrée toute sa vie durant. On assiste à une sorte d’inversion des rôles intéressante, où le fils doit s’occuper de sa mère diminuée comme d’un enfant, dans un lien physique qui imite les gestes d’un parent envers son enfant.

Une critique à peine masquée d’ironie

Dans ce lien qui se reconstruit, Kracht raconte des histoires à sa mère, lorsque un peu de distraction s’impose. Ces incursions dans le roman donnent la possibilité à l’auteur d’aller au-delà du récit, de passer outre la vérité du roman et d’explorer des réalités alternatives non dénuées de sens. L’artiste n’hésite par ailleurs pas à user de la satire, notamment pour critiquer une Suisse trop propre, qui aurait parfois besoin de goûter à l’art de l’autodérision.

«Les Suisses mangeaient tous leur “soleil vert”, accomplissaient leur travail, allaient se coucher et se réveillaient le matin suivant, et il ne se passait rien.»

L’argent joue ainsi un rôle important sur l’entier du roman. Le pouvoir de celui qui le détient n’est pas sans limite, comme le démontre Kracht. Il ne peut pas acheter la culture par exemple, même s’il permet d’acquérir des tableaux onéreux. Tout au long du road trip de Kracht et de sa mère, les billets de banque sont d’ailleurs trimbalés dans un sac en plastique, tels des déchets sans valeur. L’auteur ne pouvait être plus explicite.

Sans tomber dans l’apitoiement, mais dans une narration qui joue parfois avec le cliché, Eurotrash invoque le souvenir pour gagner une réconciliation avec ce qui fut. Le tout est saupoudré d’une légèreté bienvenue, qui en fait un livre dont on arrive au bout sans jamais s’être ennuyé.

Ecrire à l’auteure: chelsea.rolle@leregardlibre.com

Vous venez de lire une critique littéraire en libre accès, tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°104). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus!
eurotrash

Christian Kracht
Eurotrash

Trad. de l’allemand par Corinna Gepner
Editions Denoël
Janvier 2024

192 pages

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