«Freedom»: la liberté de rater sa vie à l’américaine

Les bouquins du mardi – Edition spéciale «Les coronarétrospectives de la littérature» – Lauriane Pipoz

En 2011, dix ans après Les Corrections, Jonathan Franzen écrivait Freedom. Sur la même veine que le premier, ce roman retrace la vie d’une famille américaine à la fin du XXe siècle, en l’étudiant à travers le contexte politique et les erreurs qu’elle a commises. A la différence près que nous avons ici affaire à un trio: Patty Berglund, son mari Walter Berglund et Richard Katz, le meilleur ami de ce dernier. Autrement dit, Patty, «le type super qu’elle avait épousé et le type sexy qu’elle n’avait pas épousé».

«Walter s’était glissé dans sa vie avant qu’il ait fermé la porte sur le monde des gens ordinaires et mêlé son sort à celui des désaxés et des marginaux. Non que Walter fut lui-même aussi ordinaire que ça. Il était à la fois désespérément naïf et très rusé, obstiné et instruit. Vint ensuite la complication posée par Patty, qui, même si elle avait longtemps tout fait pour prétendre le contraire, était encore moins ordinaire que Walter et la complication supplémentaire due au fait que Katz n’était pas moins attiré par Patty que ne l’était Walter, voire notamment plus attiré par Walter que ne l’était Patty.»

Le personnage principal est sans conteste Patrizia Berglund, sportive dont la carrière a été précipitamment anéantie par une plaque de verglas. Elle s’est alors employée à devenir la mère au foyer idéale, épousant le très fiable Walter et renonçant à Richard, le rocker torturé. Jusqu’au jour où tout bascule. Son autobiographie à la troisième personne rythme le livre: quelle est l’origine de sa chute? On remonte avec elle jusqu’à ses jeunes années pour découvrir les amitiés qui ont compté, la rencontre avec l’étrange duo Walter-Richard, mais aussi un viol. Occasion saisie par Franzen pour montrer que la réaction de l’entourage à cet acte est largement aussi importante que l’acte lui-même. Et donc pour affirmer les contours de la notion de consentement bien avant l’affaire Weinstein.

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«Je ne boirai plus jamais, dit-elle, et ça résoudra le problème.
– Pour toi peut-être, dit la coach. Mais pas pour quelqu’un d’autre. Regarde tes bras ! Regarde ce qu’il a fait… Il fera ça à quelqu’un d’autre si tu ne l’arrêtes pas.
– C’est des bleus et des griffures, c’est tout.»
La coach se lança alors dans un discours remotivant la poussant à se battre pour ses coéquipières, terme qui, dans ce cas, désignait toutes les jeunes femmes qu’Ethan pourrait un jour rencontrer. Résultat des courses, il fallait que Patty aille encaisser pour l’équipe, qu’elle porte plainte, et si Patty ne faisait pas ça, ça voulait dire qu’elle laissait tomber l’équipe.»

Cette autobiographie thérapeutique permet au lecteur de se mettre dans la peau de Patty, en saisissant bien les conséquences qu’ont eues ses jeunes années sur la femme qu’elle est devenue. Le style diverge légèrement du reste du livre, sans pour autant désorienter le lecteur. Dans ce pavé de sept-cents pages, l’alternance de divers types de récit – autobiographie, entretiens, longs dialogues – et les croisements de repères chronologiques font partie des clefs qui le rendent complètement addictif.

Pas de longs développements descriptifs dans cette histoire. Franzen aime le mouvement et chaque ligne est au service de la psychologie de ses personnages: on comprend leur caractère à travers des pensées fugaces, des dialogues, des tranches de vie, des anecdotes, des interviews. C’est peut-être la raison pour laquelle on peut s’attacher à autant de protagonistes: on découvre une multitude de points de vue, avec lesquels l’auteur jongle avec rapidité et adresse. Le récit est même particulièrement drôle par moments grâce à l’intelligence qu’il prête à ses personnages, leurs idées tordues – très tordues — et leur ironie mordante.

«Il était revenu de Floride aussi hostile au sexe qu’à la musique. Ce type d’aversion était nouveau pour lui, et il était assez rationnel pour reconnaître que cela avait tout à voir avec son état mental et peu ou rien avec la réalité. Tout comme la similitude fondamentale des corps féminins n’empêchait en rien une variété infinie, il n’y avait aucune raison rationnelle de désespérer de la similitude fondamentale de la musique populaire, les accords majeurs et mineurs, les mesures à deux ou quatre temps, le schéma A-B-A-B-C.»

Mais ces différents angles convergent bien sûr vers une idée, au cœur du roman: le déterminisme. Est-on réellement libre de faire nos propres choix ou sont-ils conditionnés par notre passé? Quel rôle joue le contexte politique dans nos changements de trajectoire? Un peu à la manière de Jonathan Coe — en plus engagé et outre-Atlantique, puisque ce dernier modèle ses protagonistes en Grande-Bretagne — il décrit l’avènement des années Bush à travers Patty, Walter, Richard et leurs proches. En se penchant particulièrement sur l’influence qu’a eue la prise de pouvoir des républicains sur les banlieues de Washington et la ville de New York. L’évolution des comportements du trio est expliquée sur plusieurs années, et même plusieurs générations: comment la politique arrive-t-elle à briser une famille ou, à l’inverse, à fonder une communauté de personnes que presque tout opposait? L’argent et le pouvoir sont-ils réellement nos moteurs inconscients?

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Le destin de ses personnages est évidemment l’occasion pour Franzen d’exprimer ses opinions politiques. Notamment sur l’écologie à travers la reconversion professionnelle de Walter, qui constitue l’une des plaques tournantes de l’histoire. L’auteur défend une écologie radicale qui a d’ailleurs fait beaucoup de bruit l’an dernier lorsque le New Yorker a publié l’un de ses essais plutôt provocants sur le changement climatique. La liberté, l’écologie, le sentiment d’être enfermé dans sa propre vie. Probablement un bon moment pour (re)découvrir ce chef-d’œuvre, alors que les questions de libertés individuelles sont sur toutes les lèvres à la sortie du confinement.

«Peu de choses faisaient plus plaisir aux dépressifs, après tout, que des nouvelles vraiment mauvaises. De toute évidence, ce n’était pas la meilleure façon de vivre, mais cela comportait quelques avantages sur le plan de l’évolution. Les dépressifs plongés dans des situations sinistres transmettaient leurs gènes, même au plus profond de leur désespoir, tandis que les tenants du progrès personnel se convertissaient au christianisme ou partaient vivre sous des cieux plus ensoleillés. Les situations sinistres étaient à Katz ce que les eaux troubles sont à la carpe.»

Crédit photo: © Quinn deEsquimo/Flickr

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Jonathan Franzen
Freedom
Traduction d’Anne Wicke
Editions de l’Olivier
2011
718 pages

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