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L’amitié poétique, mode d’emploi

par Arthur Billerey
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Histoires de village

A partir de leur amitié, les écrivains Alberto Nessi et Jérôme Meizoz, respectivement du Tessin et du Valais, traduisent mutuellement dans leur langue maternelle, au moyen d’une écriture de l’ordinaire, les histoires minuscules de leur village.

Selon le mot d’Alberto Nessi, leur écriture serait rasoterra («à ras de terre»). Elle viendrait du sol, jaillissante, roturière, bercée par un élan populaire. Sourdre de terre ne serait pas son seul exploit. Dans la tradition de la chanson, elle raserait de près les chemins de campagne, attentive aux détails des vies minuscules qui y demeurent. Autrement dit, elle serait une écriture ordinaire des jours qui passent, au rythme des histoires des petits villages. Une écriture qui formerait, sous l’œil vigilant des deux écrivains poètes, des poèmes modelés par l’observation du détail.

Le mode d’emploi paraît simple. Il pourrait rappeler celui de Pierre Michon dans Les vies minuscules, d’aborder les petites gens oubliées et les petits villages de France méconnus. Sauf qu’ici, c’est de la poésie. Alors le mode d’emploi devient autre, différent. Il y a dialogue et ce dialogue repose sur l’amitié poétique d’Alberto Nessi et Jérôme Meizoz. L’un va traduire l’autre dans sa langue maternelle, de l’italien vers le français et du français vers l’italien.

Bien sûr, ils ne sont pas traducteurs. Le caractère de chaque poème, pour être traduit, leur a pris du temps ainsi qu’«une dense réflexion linguistique». En paraphrasant Voltaire, on pourrait dire que la recette de cette entente serait: «Courts poèmes et longue amitié, telle semble être leur devise.» Sans oublier la réponse que peut faire un poème traduit par rapport à un autre. Ou, vu qu’il s’agit de traduction, la réponse que peut faire un poème dans l’autre. Pour les écrivains poètes, il ne s’agit «non pas [d’]un recueil écrit à quatre mains mais [de] deux ensembles de textes en miroir qui se répondent quant à leur sujet.»

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Deux écritures complémentaires

A pied, en train, en Vespa, ou avec la Mercedes cinq litres huit, debout au bord du torrent ou courbé dans les fraisières, il est possible de passer d’un tableau à un autre, d’une émotion à une autre. Les sujets sont variés. Ainsi la nature, les champs, mais aussi l’hôpital ou les magasins donnent à ce recueil des ambiances multiples et proches de nous. Il y a là le détail des choses humaines. La tempête s’invite aussi et qu’elle soit une maladie redoutable ou un cyclone de fin des temps, elle n’existe ici que par la présence de son contrepoids, le silence. L’absolu silence.

C’est ainsi que le livre prend tout son sens: dans la recherche du contrepoids, d’un équilibre. L’équilibre d’un regard croisé porté l’un sur l’autre, chacun ayant traduit le même nombre de poèmes, se retrouve particulièrement dans les thèmes abordés. On dirait que traduire, ici, c’est équilibrer les volumes et ce qu’ils renferment, des sentiments généreux. Pour un triste passage en clinique, il y aura des rires d’enfants dans la cour de récréation. Derrière tout plombier qui débouche des tuyaux bouchés, il y aura une vallée ouverte traversée par une rivière libre. Et même les écritures de Jérôme Meizoz et Alberto Nessi conservent leur aplomb. L’un privilégie la forme courte et le retour rapide à la ligne, tandis que l’autre déroule les syllabes.

On pourrait appeler cela de la complémentarité. Elle existe aussi dans l’amitié de tous les jours, comme l’amitié que vous avez pour votre voisin ou votre voisine. Mais pour que cette amitié fasse une étincelle et devienne, par le hasard de la relation, une musique et une poésie, le mode d’emploi est ici tout indiqué. Il faut du chemin, de la rencontre et de la métamorphose. Il faut devenir le mot que l’autre garde dans la gorge. Seulement si vous y parvenez, vous verrez alors une étincelle. Peut-être même une étincelle proche de ces attrayantes Stories di paese/Histoires de village.

Caisses
Oh! la Coopé,
en rêve
j’y vais
presque tous les mois
Le pain de froment
a toujours
la forme
du soleil
et les caissières
– chacune sa croix
au cimetière –
m’appellent par mon nom
sourire inclus
Les allées de vivre
font comme un labyrinthe
où mes désirs
se perdent
Madame,
Pourrais-je
encore
avoir
une glace à l’eau
avec cette monnaie
ancienne?

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Crédit photo: © Travelscape – Freepik.com 

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Alberto Nessi & Jérôme Meizoz
Storie di paese / Histoires de village
Editions Empreintes
2022 
108 pages 

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