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Julia Kerninon touche-t-elle vraiment la terre ferme?

Les bouquins du mardi – Aude Robert-Tissot

La jeune auteure française vient de sortir un nouveau livre sur la maternité, Toucher la terme ferme, aux Editions L’Iconoclaste. Une autobiographie intime, sincère et courageuse. Le tourbillon d’émotions qu’est la maternité apparaît toutefois comme un sous-sujet face à l’importante place de ses émois amoureux. L’impudique Toucher la terre ferme suscite autant l’admiration qu’un certain agacement.

Un ami qui était au courant de mon amour pour les romans de Julia Kerninon m’a tout de suite interpellée au sujet de son petit dernier: «Un livre sur la maternité, tu vas adorer!» Et il n’avait qu’à moitié raison.

Julia Kerninon a une sincérité narcissique

Donner la vie n’est certes pas un long fleuve tranquille. Terminés les récits idylliques de nos grand-mères, place aujourd’hui à la dure et violente réalité que traversent les femmes. A bas les injonctions de la mère parfaite, dévouée pour ses enfants, son mari et son travail, condamnée à respecter l’équilibre impossible de ces différents rôles. Les livres de développement personnel autour de la mère imparfaite sont aujourd’hui des best-sellers, et c’est tant mieux!

Cependant, le sujet de la maternité n’apparaît ici que par bribes, dans un récit qui traite plutôt des amours d’une femme pas comme les autres, différente, c’est-à-dire d’une écrivaine. Julia Kerninon dresse dans son livre un autoportrait sincère, mais, il faut le dire, saupoudré de narcissisme. Nous touchons ici peut-être le problème de cette autobiographie: il n’est pas aisé de se plonger dans une vie si intime lorsqu’il ne s’agit pas d’une fiction.

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Quand l’universalité ne prend pas

Pourtant, il n’est pas impossible que l’impudeur fasse œuvre. Mais dans ce cas, les multiples «je» se transforment en un «nous», le sujet est ainsi dépassé et le lecteur peut s’identifier au narrateur. Heureusement, il est fort probable qu’un grand nombre de mères se retrouve dans la lecture de Toucher la terme ferme, lorsqu’elles découvrent que cette auteure a, un jour, éprouvé le sentiment le plus inavouable dans notre société, qui est celui de vouloir un jour quitter sa vie conjugale et ses enfants pour se retrouver.

Mais combien de femmes peuvent s’identifier à cette vie d’écrivaine? à cette auteure si douée, tourmentée, et surtout si désirée? Dans son livre, elle décrit sa vie suspendue à la littérature et toute l’instabilité qui semble quasi nécessairement en découler. Ses personnages féminins dans ses précédents romans sortaient eux aussi de l’ordinaire pour toucher une complexité fascinante, mais ils sortaient de son imagination. Dans cette lecture, nous sommes plongés dans la vie indiscrète d’une femme bien réelle. D’une femme au verbe sublime, mais qui alimente malgré elle certains clichés de l’écrivaine, qui fume, qui boit, qui prend de la cocaïne, qui trompe, qui aime plusieurs hommes à la fois.

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Malgré ces quelques moments de malaise face à cet étalage d’intimité, le récit est fluide et suit parfaitement le fil de la pensée introspective, des souvenirs et des émotions ambigus qu’une femme peut éprouver à l’aube d’une naissance. D’une mère emplie de doutes et de la peur de se perdre en tant que femme. L’écriture est aussi intense que Julia Kerninon et ses mots aussi subtils que son contact avec la terre ferme, quand elle la touche réellement.

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«Il porte le prénom du saint des causes perdues, des choses perdues, et j’étais certaine d’être les deux quand je l’ai rencontré. Il m’a retrouvée. Il m’a fait deux enfants qui me paraissent si beaux que je ressens souvent une profonde pitié intérieure non pour les gens qui n’ont pas d’enfants, mais pour ceux qui ont eu d’autres enfants que ceux-là. Il m’appelle sa merveille. Il dit, C’est pathétique, même quand je me caresse, je pense à toi. Après une soirée passée à se parler, il monte se coucher le premier et me téléphone de notre lit sous les toits pour me dire tendrement, Vous êtes demandée au premier étage, Madame Kerninon. C’est l’homme de ma vie, de toutes mes journées, de toutes mes nuits.»

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Image d’illustration: Thierry Kuntzel, The Waves. 2003 © Musée d’arts de Nantes/C. Clos et M. Roynard.

Julia Kerninon
Toucher la terre ferme
Editions L’Iconoclaste
2022
115 pages

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