«L’Anomalie», un roman éclaté sur fond de philosophie

Les bouquins du mardi – Lauriane Pipoz

En lisant le synopsis de L’Anomalie, je m’attends à un polar. Un peu de science-fiction. Un livre à suspense. Un roman philosophique. J’ai (presque) raison, puisque il est tout cela, mais pas entièrement. Hervé Le Tellier nous offre un ouvrage magistral dans lequel se mêlent les genres littéraires. Sautant de l’un à l’autre, le lauréat du Goncourt 2020 s’amuse à nous montrer que pour faire une œuvre passionnante, nul besoin de s’appuyer sur une cohérence absolue.

«Dans trente minutes, poursuit Tina Wang, nous vous donnons une liste de scientifiques. Deux ou trois philosophes, aussi.
– Ah? Pourquoi? demande Silveria.
– Et pourquoi les scientifiques seraient-ils toujours les seuls à être réveillés la nuit ? Silveria hausse les épaules.
– Ne reculez sur aucun nom, j’ai toute autorité pour kidnapper chaque Prix Nobel présent sur le territoire.»

La vraisemblance est un critère obligatoire pour embarquer le lecteur dans une histoire de plus de 300 pages avec autant de personnages. Comme le résume bien le quatrième de couverture, elle met en scène un «événement insensé»: en juin 2021, un avion s’est dédoublé. Avec, à son bord, 243 personnes. Ainsi, 243 «doubles» atterrissent exactement au même endroit, trois mois après l’arrivée du vol AF006 Paris-New York. Le roman nous catapulte dans la peau de onze de ces personnages, d’abord avant le vol, puis après l’atterrissage.

Mais ce voyage en lui-même ne constitue pas l’intérêt principal du livre. Nous faisons également la connaissance des experts chargés de gérer la task force qui a pour mission de fabriquer une explication cohérente pour éviter un mouvement de panique parmi la population. Des êtres présents en deux exemplaires sur Terre, vous imaginez un peu les dérives que cela peut amener? Et il faudra bien sûr également limiter les dégâts psychologiques des passagers, confrontés à leur double avec qui ils devront partager leur entourage, leurs économies, leurs biens matériels… Bref, tous les problèmes logistiques et/ou philosophiques que peuvent créer l’apparition d’un double qui n’est autre que nous-mêmes.

«La cheffe des Opérations psychologiques est inquiète. La route droite déteste le nid-de-poule et l’obscur voue de la haine à l’inexpliqué. L’immobilité de la Loi vient se cogner avec obstination à la valse du cosmos et à l’avancée des savoirs. Où dénicher dans la Torah, le Nouveau Testament, le Coran ou dans d’autres textes révélés la moindre phrase, sourate ambiguë ou verset ténébreux, qui prédise ou justifie que surgisse dans l’azur un avion en tout point identique à un autre, posé trois mois plus tôt?»

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La vie secrète des doubles

Ce dernier thème est le fil rouge de l’œuvre d’Hervé Le Tellier. Même s’il reste difficile de le définir sans équivoque. Dans chaque récit dans le récit, nous découvrons un pan caché de la vie des personnages, que ce soit une honteuse passion, de sombres agressions tenues secrètes, une peur panique de la vieillesse, une sexualité non assumée ou même une double vie. Si certains secrets seront emportés dans la tombe des protagonistes, d’autres éclateront au grand jour. Mais le point commun entre tous est qu’ils seront susceptibles de faire réfléchir ces onze êtres humains sur leurs choix de vies, qui parfois leur inspireront honte ou culpabilité.

L’enthousiasme qui m’a gagnée quand j’ai lu cet ouvrage relève aussi d’un point central: l’humour. Qu’est-ce que ce livre est drôle! Mêlant sarcasmes, jeux de mots, ironies à propos de sujets d’actualité et situations cocasses issues de petites frustrations du quotidien que nous connaissons tous, ce sujet sérieux est abordé dans un esprit de jeu. Ce qui découle certainement du plaisir qu’a pris son auteur à imaginer et écrire cette histoire. Membre de l’Oulipo, ce traitement ludique ne le dispense cependant pas des contraintes littéraires. Le livre est très bien documenté sur bon nombre de sujets tels que la physique, l’histoire religieuse ou encore les relations internationales. Cette fusion de diverses disciplines couplée à la foison de genres littéraires peut donner une impression de roman éclaté, qui rappelle fortement le surréalisme. Si celle-ci sera fortement plaisante à certains – j’adore! –, d’autres se perdront peut-être parmi les concepts d’un Le Tellier dont le but n’est pas d’offrir des explications au lecteur, mais de le laisser chercher des réponses par lui-même…si tant est qu’elles existent.

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L’auteur a su ancrer son œuvre dans notre époque, s’inspirer de la réalité pour la tourner un peu en dérision et nous faire réaliser que oui, si notre existence est bel et bien importante, quelque chose en elle relève certainement de l’absurde. En témoigne le décès inexplicable du double littéraire de Le Tellier, qu’il a placé dans l’avion et qui lui a donné l’occasion de faire une mise en abyme de la création de L’Anomalie: si lui-même ne peut pas expliquer son geste qui semble complètement insensé, qui le peut?

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Cette idée et la façon dont se clôt le roman sont ce qui me permettent de dire que, sous les multiples genres et les histoires parfois éparses des personnages, des fils conducteurs se cachent dans ce roman. De nombreux liens peuvent être tissés entre les chapitres et certaines figures ­– de façon absurde, Mickey Mouse, par exemple! – reviennent. La fin du livre a laissé et laissera peut-être certains d’entre vous sur leur faim. Cependant, elle nous donne aussi des indices pour comprendre le cœur du propos, c’est-à-dire la confrontation de chacun envers ses propres choix, qui sont parfois logiques et prévisibles, et d’autres fois tout à fait incompréhensibles. Et vous, vous changeriez quoi?

Ecrire à l’auteure: lauriane.pipoz@leregardlibre.com

Crédit photo: Francesca Montovani/Editions Gallimard

Hervé Le Tellier
L’Anomalie
Editions Gallimard
2020
332 pages

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