«L’Etranger» de Camus: et si le procès de Meursault n’était pas le bon…

Les bouquins du mardi – La rétrospective – Anais Sierro

Pour la jeune femme que je suis, quelque peu perdue et extérieure à ce monde, la lecture de L’Etranger de Camus a sonné comme ma plus grande révélation littéraire. Un bouleversement de vie! A l’heure où La Peste a été relue par des milliers de lecteurs et remise au goût du jour «Covid-19», il m’était important de mettre en lumière cet autre chef-d’œuvre camusien. Parfois couvert d’un grossier dédain. Or, nous qui sommes tant nombreux à l’avoir étudié lors de nos années d’études, oublions nos manuels scolaires le temps d’une critique, le temps d’une audace. Laissons, en partie, de côté le procès de Meursault, criminel de ne guère éprouver d’émotions. Et appelons à la barre l’accusé pour incitation au meurtre et à l’apathie : le soleil.

«C’était le même soleil, la même lumière sur le même sable qui se prolongeait ici. Il y avait déjà deux heures que la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant. A l’horizon, un petit vapeur est passé et j’en ai deviné la tache noire au bord de mon regard, parce que je n’avais pas cessé de regarder l’Arabe. J’ai pensé que je n’avais qu’un demi-tour à faire et ce serait fini. Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arabe n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jaillit du couteau toujours en face de moi.»

Le soleil, cet astre brûlant

Alors oui, vous me direz que le sujet du soleil et son importance dans le récit faisaient aussi partie des études de textes scolaires. Juste. Mais à travers son procès, je ne veux en aucun cas relever ce qui a déjà été relevé, mais jurer de la main droite et faire part de mon expérience en tant que témoin de l’affaire Meursault. Car un des éléments de cet écrit qui a le plus fait écho à mon existence, c’est la description de la puissance solaire.

Brûlant, tranchant et assourdissant, le soleil est présenté comme une sorte de marionnettiste. A son bon vouloir, il décide des faits et gestes d’un homme sous l’emprise de sa force. Un marionnettiste/metteur en scène qui pose le décor d’un meurtre qui semble inévitable: une plage d’un sable brûlant, une mer agitée et bruyante et un soleil de plomb. Alors comment, avec un tel environnement, Meursault pourrait-il encore être maître de lui-même? Là se trouve toute la question de son procès. Avant de juger s’il est coupable, voyons d’abord de plus près si l’astre du jour l’est ou non.

Anecdote. Il m’est arrivé à plusieurs reprises de prononcer cette phrase en plein été caniculaire, à des compagnons de terrasse, tout en changeant de place pour retrouver l’ombre perdue: «S’il y avait une torture ultime, je pense que rester en plein soleil des heures durant, immobile, serait un excellent candidat à ce titre.» Le rayonnement du soleil me brûle la peau et sa chaleur me fait tendre vers une folie étouffante.

Et l’impact le plus intéressant ici serait qu’il me transforme en un bûcher de nerfs à vif. Voilà où je veux en venir. Assumant une hyperesthésie au quotidien, je n’ai aucune peine à accuser le soleil d’incitation  à la folie, tant la souffrance de certaines situations ensoleillées m’est pénible et pourrait me pousser à des actes irréfléchis. Mais sont-ils vraiment irréfléchis jusqu’à l’idée même de commettre un meurtre ? Non. Rien ne justifie d’ôter la vie d’un homme. D’autant plus que cet homme est aussi semblable à l’Etranger que Meursault est au monde. Il est arabe et, par sa simple existence, condamné à mort.

Certes, mais tout ça pour quoi? Cela explique le bouleversement vécu à ma lecture de L’Etranger: la représentation de plusieurs individualités, familières pour certaines. L’homme apathique et l’Arabe, bien sûr, mais aussi l’hyperesthésique. Et si tout cela ne vous touche pas, pour quelqu’un dans l’incompréhension des événements physiques de la dernière catégorie citée, cette œuvre trouve une seconde lecture et non des moindres.

Meursault est coupable de tuer. Et si l’absurde de Camus se lit déjà grandement dans le meurtre d’un étranger par un autre, que dire de celle provoquée par ce qui semble l’unique «raison» du meurtre: la puissance d’un soleil de plomb?

«Il me semblait que le convoi marchait un peu plus vite. Autour de moi, c’était toujours la même campagne lumineuse gorgée de soleil. L’éclat du ciel était insoutenable. A un moment donné, nous sommes passés sur une partie de la route qui avait été récemment refaite. Le soleil avait fait éclater le goudron. Les pieds s’y enfonçaient et laissaient ouverte sa pulpe brillante. Au-dessus de la voiture, le chapeau du cocher, en cuir bouilli, semblait avoir été pétri dans cette boue noire. J’étais un peu perdu entre le ciel bleu et blanc et la monotonie de ces couleurs, noir gluant du goudron ouvert, noir terne des habits, noir laqué de la voiture. Tout cela, le soleil, l’odeur de cuir et de crottin de la voiture, celle du vernis et celle de l’encens, la fatigue d’une nuit d’insomnie, me troublait le regard et les idées. Je me suis retourné une fois de plus: Pérez m’a paru très loin, perdu dans une nuée de chaleur, puis je ne l’ai plus aperçu. Je l’ai cherché du regard et j’ai vu qu’il avait quitté la route et pris à travers champs. J’ai constaté aussi que devant moi la route tournait. J’ai compris que Pérez qui connaissait le pays coupait au plus court pour nous rattraper. Au tournant il nous avait rejoints. Puis nous l’avons perdu. Il a repris encore à travers champs et comme cela plusieurs fois. Moi, je sentais le sang qui me battait aux tempes. Tout s’est passé ensuite avec tant de précipitation, de certitude et de naturel, que je ne me souviens plus de rien.»

Le soleil, cet astre au charme fou

Ayant terminé avec le procès du meurtre, continuons à juger les potentiels autres torts de l’astre qui illumine nos jours et noircit nos nuits. Un parmi eux, pourrait être celui de détourner l’attention de Meursault. Comme nous le lisons ci-haut: «Tout s’est passé ensuite avec tant de précipitation, de certitude et de naturel, que [Meursault ne se souvient plus de rien].»  «Plus de rien», alors que le narrateur vient de nous conter les moindres détails de la procession. Ces détails qu’endeuillés, la plupart des hommes ne verraient pas.

Nous assistons là à une inversion d’attention. Jugée comme telle lors du procès de Meursault: souffrant d’apathie, il n’est capable que de se souvenir du paysage et de la météo du moment. Or, à nouveau, comme l’on est en train de faire le procès du soleil, la phrase suivante ne résonnerait-elle pas non plus comme correcte: trop interpellé par les éléments entourant la procession, il en oublie son devoir de peine?

Tordue que cette réflexion? Je vous l’accorde. Mais si l’on continue dans ce constat d’une représentation d’un panel de minorités, nous assistons ici à une mise en avant de ceux qui savent observer et s’émerveiller. Grand raccourci? Peut-être, et alors… Qui demeure juge suprême dans le crime de ne pas respecter ce qui est «normal» ? Qui possède les règles et les lois qui pourraient rendre coupables chacun de nos actes «anormaux»? Qui peut affirmer que les majorités sont depuis tout temps la norme? Et au vu de cette sainte normalité qui a tant évolué à travers les âges, comment pouvons-nous tirer d’une réalité muable, une vérité immuable?

J’accuse donc le soleil et son environnement d’être trop beaux, trop intrigants, trop effectifs pour le sensible et l’observateur. Je déclare, en revanche, Meursault innocent d’apathie. Et accuse surtout l’idiot juge qui condamne l’anormal au nom de sa vile normalité.

Car à travers cet écrit et grâce à une intelligence d’esprit et à une sensibilité forte, Albert Camus prend la défense de tous ces étrangers d’un quotidien: l’apathique,  l’Arabe, l’hyperesthésique,… l’anormal. L’intelligence d’un homme au service d’une différence.

«Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé. La mer a charrié un souffle épais et ardent. Il m’a semblé que le ciel s’ouvrait sur toute son étendue pour laisser pleuvoir du feu. Tout mon être s’est tendu et j’ai crispé ma main sur le revolver. La gâchette a cédé, j’ai touché le ventre poli de la crosse et c’est là, dans le bruit à la fois sec et assourdissant, que tout a commencé. J’ai secoué la sueur et le soleil. J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du jour, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux. Alors, j’ai tiré encore quatre fois sur un corps inerte où les balles s’enfonçaient sans qu’il y parût. Et c’était comme quatre coups brefs que je frappais sur la porte du malheur.»

Ainsi, au procès du soleil, je le déclare donc coupable parce que représentatif de l’absurdité du monde, mais non coupable pour les richesses qu’il offre face à cette absurdité.

Crédit photo: © Anais Sierro

Ecrire à l’auteure: anais.sierro@leregardlibre.com

Albert Camus
L’Etranger

Editions Gallimard
1972
186 pages

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