Morgane Ortin, «Le Secret» des clichés

Les bouquins du mardi – Quentin Perissinotto

Après avoir séduit des millions de lecteurs et d’instagrammeurs un peu partout dans le monde avec Amours solitaires, Morgane Ortin est de retour avec un projet différent: un livre qui se présente comme une enquête et un rassemblement de témoignages sur les blessures secrètes et enfouies. Un ouvrage aux antipodes donc de mes lectures habituelles, mais le succès qu’elle connaît depuis de nombreuses années maintenant m’a rendu extrêmement curieux. Reste à savoir si la curiosité est un vilain défaut…

Si j’ai mes genres littéraires de prédilection, j’ai toujours aimé m’aventurer hors de mes propres frontières de papier et découvrir des livres et des auteurs parfois à l’opposé total de mes goûts. Rien ne me prédestinait par exemple à être conquis par de la fantasy young adult. Et pourtant, je me suis délecté de la saga de La Passe-Miroir. Rien n’indiquait non plus à ce que le livre de Nabilla figure dans ma bibliothèque, à côté de Musset…

Ma curiosité m’a donc poussé à m’intéresser au livre de la gourelle d’Instagram, Morgane Ortin. Son succès indiscutable et unanime avec Amours solitaires m’intriguait déjà, mais la démarche marketée et mercantile du projet me faisait bondir, alors j’ai passé mon chemin. Cependant, son nouveau livre a suscité à nouveau mon intérêt et je me suis dit que c’était là l’occasion idéale d’essayer de comprendre le succès populaire qu’elle déchaîne: si elle possède un tel lectorat, c’est bien pour une raison! Je me suis imaginé en Mike Horn de la littérature en ouvrant Le Secret – j’allais plutôt devenir Marie-Antoinette qui va à l’échafaud.

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Une question anodine, des milliers de réponses

La trame du Secret est simple: en avril 2020, Morgane Ortin est dans le train pour rentrer à Paris et s’ennuie terriblement. Alors, en flânant sur Instagram, elle a l’idée innocente de faire une demande à ses abonnés: «Confiez-moi un secret». La proposition est suivie d’une avalanche de messages et de confessions. Morgane Ortin part ensuite à la rencontre d’une centaine d’abonnés pour s’entretenir plus longuement avec eux afin de démêler les mécanismes de leur secret. Le tout en liant les questionnements qui en découlent à son histoire personnelle et à ses propres zones d’ombre. Ainsi naît ce livre!

Après s’être joyeusement servie façon buffet garni dans les vies amoureuses de ses abonnés pour en faire un récit, Morgane Ortin s’est dit qu’il n’y avait pas besoin de chercher plus loin pour son dernier projet: les abonnés, ou le secret d’une recette qui rapporte. C’est donc une nouvelle fois l’intimité de dizaines d’inconnus qu’elle choisit de sommairement analyser et exposer dans un nouvel ouvrage.

Voilà qui est éthiquement discutable, mais pourquoi pas. A vrai dire, un sujet n’a pas forcément besoin d’être d’une originalité folle pour donner corps à une œuvre singulière et qui résonne. Car la volonté de Morgane Ortin se situe bien à ce niveau-là: faire de ce livre une libération de la parole ainsi qu’une introspection du non-dit. Le sous-titre Le bruit du silence en atteste. Mais entre les désirs et le résultat, il y a souvent tout un monde. Et ici, un tel monde qu’une jauge sanitaire devrait probablement voir le jour.

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Une forme fourre-tout et qui part à la dérive

La première chose qui m’a interpellé tout au long de ma lecture est la forme du propos. A quel type de texte sommes-nous confrontés? Un témoignage? Une enquête? Une galerie de portraits? Un recueil d’entretiens? Morgane Ortin mélange ces différentes formes, en omettant de se poser la question de comment rendre compte de cette matière brute qu’elle a accumulée.

Ainsi, elle livre le récit au lecteur de manière chronologique, ou presque: elle commence par expliquer le but de sa démarche pour ensuite nous raconter les entretiens, tout en ponctuant cela de pauses réflexives où elle tire des parallèles entre les divers récits et les rattache au sien. En se contentant de narrer les événements comme ils viennent, sans choisir aucun angle de traitement ou d’analyse, ni de suivre une méthodologie précise, Morgane Ortin donne à lire une histoire qui part un peu dans tous les sens, sans vraiment former de cohérence globale. Les récits se succèdent, parfois longuement développés, parfois résumés en trois phrases, puis la narration revient à un épisode que l’on a déjà présenté.

De plus, on saute sans transition d’une phrase telle que «Je suis fétichiste des pieds» directement à une autre comme «J’ai un frère, mais nous avons été placés dans deux orphelinats différents», en passant par «J’ai une liaison depuis deux ans avec mon beau-frère» ; à tout moment on s’attend à voir débarquer Evelyne Thomas dans cette ambiance de plateau C’est mon choix.

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Défauts, acte 2, scène 3

Si la curiosité du lecteur est piquée au début, plus la lecture se déroule et plus on se dit que ce livre aurait pu (dû?) être une suite de threads de Twitter, tant les corrélations entre les différentes histoires sont trop souvent sorties de nulle part et contribuent à un ensemble un peu répétitif et lourd.

Le manque de naturel dans le développement du propos peut aussi s’expliquer par l’ombre narcissique de l’auteure qui plane sur chaque passage. Morgane Ortin ne peut s’empêcher de sans cesse faire irruption dans le récit des autres afin de tisser des analogies avec sa vie, de façon maladroite et ostentatoire, en assénant par exemple à la page 33: «Je pense alors à mon cas personnel.»

Tout cela est très regrettable, car l’idée de départ pouvait être intéressante, mais on sent le livre trop précipité et pas assez pensé comme un tout, avec un manque de rigueur flagrant.

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Leçon numéro un: enchaîner les clichés avec Morgane Ortin

Mais l’élément sur lequel ce livre m’a fait absolument bondir est celui relatif à l’écriture. Les différents points négatifs qui jalonnent jusqu’ici le récit auraient pu être effacés, ou du moins estompés, par un style conférant de la puissance à ces témoignages, les rendant ainsi éternels. Ça aurait pu, oui. Mais il aurait fallu pour cela autre chose qu’une narration à la limite du développement personnel, avec beaucoup d’emphase, boudinée d’adverbes et d’effets de style qui sonnent faux. Si Morgane Ortin excelle à une chose, c’est dans l’art d’enchaîner les clichés et les phrases vides de sens à une cadence affolante.

Citons par exemple la page 10: «J’ai horreur de cette fâcheuse habitude que l’on a prise de se demander si l’on va bien sans écouter réellement la réponse.» Si Morgane Ortin avait vécu au temps de l’Empire romain, elle serait «Poncif Pilate». Ajoutons à cela une agaçante manie à lâcher des phrases banales en les pensant vérités sibyllines et vous obtenez une écriture boursouflée au possible: «Plus j’avance dans l’enquête, plus je réalise que le secret n’existe que par rapport à ceux auxquels on le dissimule.» (p. 43) C’est beau, on dirait du Jean-Claude Van Damme.

L’analyse aurait pu s’arrêter là, pour ne pas charger inutilement un livre. On dit souvent de ne pas tirer sur l’ambulance, mais Morgane Ortin étant un cheval de Troie littéraire, cela invite à démasquer l’imposture. Intéressons-nous maintenant aux images. Que ce soient les métaphores («Faire accoucher la parole devient alors mon métier. Grâce à Amours solitaires, je deviens «sage-femme» de récits amoureux» p. 11) ou les comparaisons («Telle une archéologue, j’époussèterai les couches de l’intime avec patience et douceur pour révéler l’indicible.» p. 21), tout est absolument lunaire et délirant, on ne comprend ni le rapport, ni d’où ça sort.

La grammaire souffre malheureusement des mêmes négligences avec une victime de prédilection: la virgule. Si Louis-Ferdinand Céline s’enorgueillissait d’avoir réinventé l’usage des points de suspension, Morgane Ortin peut se targuer d’une prouesse similaire quant à la virgule, avec des succès cependant diamétralement éloignés. L’auteure du Secret jette des virgules sur la page, à l’instar d’un chef kébabier lançant la mozzarella sur le tacos: totalement au hasard, suivant le plaisir du geste.

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Le plan Vigipirate déclenché pour l’écriture

Je ne comprends honnêtement pas comment un bon nombre de personnes peuvent qualifier son écriture de poétique alors que tout sonne faux et paraît factice. Le seul parallèle que l’on pourrait faire entre la poésie et la langue de Morgane Ortin est qu’elle serait la nouvelle Rimbaud: l’un faisait du commerce d’armes à feu, l’autre flingue la littérature.

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Hormis une curiosité pure, une des ambitions que j’avais en préambule était de découvrir les raisons du succès de Morgane Ortin et pourquoi pas de me laisser gagner moi aussi par celui-ci. Mais plutôt que de m’intriguer, ce livre – vous l’aurez rapidement compris – m’a profondément énervé par son côté bâclé et racoleur de mots. J’avais la sensation de lire une ébauche, le premier jet de quelque chose qui demandait à être retravaillé. Si le lecteur se perd dans la forme floue et maladroite du propos, il est rapidement pris dans la coulée des clichés de l’écriture. Ce qui commence par être un petit agacement se transforme très vite en une exaspération totale. Au point que l’on finit par survoler le livre et le lire en diagonale.

Et c’est bien là la pire chose que l’on peut faire à un livre: le lire sans réellement le lire. La lecture même est devenue anecdotique. Je n’ai pas écrit cette critique tout de suite après avoir fini l’ouvrage, car j’ai essayé de laisser retomber mon énervement pour être le plus objectif et factuel possible et ne pas tomber dans l’attaque gratuite. Mais force est de constater que de remuer mes impressions de lecture a ravivé en moi une intense irritation.

En fin de compte, Le Secret est une mixture à mi-chemin entre un épisode de telenovela mexicaine et un roman-photo Nous deux, assaisonnée de facilités, d’artifices et de faux-semblants. Tout ça pour finalement dire que j’ai pris plus de plaisir à mon test PCR, car contrairement aux propos du livre, au moins le coton-tige est remonté jusqu’au cerveau.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Crédit photo: © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

Morgane Ortin
Le Secret

Le bruit du silence
Albin Michel
2021
240 pages

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