«Sankhara», une expérience à méditer

Les bouquins du mardi – Loris S. Musumeci

«Je n’étais plus seule et libre pour toute ma vie à venir. Je me devais d’être là et de préserver cette sécurité pour eux. Ce n’était pas bien clair et je croyais à l’époque en vouloir à Sébastien d’avoir encore cette vie sociale dont je ne disposais plus. Il essayait de me comprendre, me proposait de prendre le relais quand il rentrait, de m’échapper un peu… Pour aller où? Faire les magasins? Voir des amies? Elles qui ne parlaient que de mes bébés et du travail que je devais avoir avec des jumeaux? Je n’en avais aucune envie. […] Je me sentais grosse et fatiguée. Comme si j’avais encore mes bébés à l’intérieur. J’étais vide et pleine à la fois. Quand je ne m’occupais plus des jumeaux, quand je ne les nourrissais pas, quand je ne les berçais pas, mon corps était inutile et laid. Il n’avait plus d’existence hormis celle que lui donnaient mes enfants.»

Combien de femmes, combien de mères, avec ou sans jumeaux d’ailleurs, ont éprouvé la même fatigue qu’Hélène? Combien d’hommes ont subi le même malaise que son mari, Sébastien? Ce couple est banal. Il est à l’image des familles normales qui sont passées de l’amour fol entre deux jeunes gens, qui ont eu des enfants, qu’ils aiment plus que tout, et qui essaient de mener une vie simple, plus ou moins heureuse, sans éclats et sans fadeur. Hélène et Sébastien, c’est tout simplement les parents de classe moyenne.

Un couple proche des lecteurs

Comme la plupart des couples, ils connaissent une vie satisfaisante mais jamais totalement satisfaite. Comme la plupart des couples, ils ne s’en sortent pas si mal. Comme la plupart des couples, ils donnent à leurs enfants l’affection et l’éducation qui conviennent. Hélène et Sébastien sont le couple on ne peut plus médian. La plupart des lecteurs s’y reconnaissent. Comme ils se reconnaissent aussi dans la crise qui envahit Hélène et la lassitude qui atteint le couple. Ils voulaient une vie simple, mais ils ne trouvent dans leur existence ni vie ni simplicité. Que du vide.

Ce couple est à bout. Quand on est à bout, soit on subit et se tait; soit on envoie tout valser. Les femmes qui rêvent enfin plus concrètement de retrouver leur fougue, leur insouciance et leur corps adolescents. Les hommes qui s’adonnent sans retenue à la fameuse crise de la quarantaine. Dans le cas d’Hélène et Sébastien, il n’y a cependant ni crise de la quarantaine précoce pour Sébastien, même s’il est tenté, ni dépression ou retour à l’adolescence pour Hélène, même si elle est tentée. Il ne faut en principe pas attendre les maris pour sauver un couple, sauf quand il s’agit de se sauver pour de bon.

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Faire le point sur sa vie

C’est Hélène qui se sauve. Mais pour dix jours seulement. Sans que ses jumeaux de cinq ans se sentent abandonnés. Elle leur a préparé un petit mot par jour qui leur sera délivré chaque jour de son absence. Les enfants n’ont pas à subir les crises du couple, du moins on essaie de les en préserver. Sébastien ne sait pas où va sa femme; elle lui a simplement annoncé par une lettre qu’elle serait injoignable pour les dix prochains jours. Alors il sent abandonné, puis dépassé, puis en colère.

C’est en plein le temps de la rentrée scolaire. On est en septembre 2001. Hélène part le 6 septembre. Et Sébastien, en père dépassé, en journaliste à l’AFP, va se heurter à quelques difficultés dans son organisation quand vient le jour du 11 septembre. Les enfants vont évidemment faire des caprices. Et Hélène va tomber en désillusion. Elle est partie dans un camp de méditation Vipassana qui impose silence et immobilité presque toute la journée. Pas facile. Pas facile du tout!

Mais sans doute nécessaire. Se retirer du chaos du monde – et il y en a du chaos en septembre 2001 – pour «voir les choses telles qu’elles sont réellement», selon la définition de ce type de méditation. Pour poser un regard sur soi. Pour se découvrir en profondeur. Pour se libérer des sankhara, ces conditionnements qui nous empêchent de vivre sereinement la réalité de notre quotidien. Pour revenir dans le monde un peu plus libre, pour sauver ce qui compte: un couple, sa famille, la liberté d’être libre.

Une invitation à la méditation

Frédérique Deghelt nous parle de méditation sans faire de propagande. Elle trouve un équilibre approprié entre la distance qu’elle instaure entre la méditation Vipassana telle que l’expérimente Hélène avec difficulté et la méditation Vipassana en elle-même dont elle veut transmettre au lecteur quelques précieuses richesses. Bon équilibre aussi entre le ton comique, voire ironique, qu’elle adopte et les propos plus profonds qu’elle livre en guise de réflexion. Notamment les phrases d’autres auteurs inspirants qu’elle place en épigraphe de chaque chapitre, qui correspond à chacun des jours de la méditation. Ces épigraphes ont d’ailleurs le mérite d’éclairer le contenu du chapitre; c’est d’ailleurs le but d’une épigraphe, qui remplit toutefois rarement son rôle.

Mais si Sankhara parle de méditation, ce n’est pas pour autant un roman sur la méditation. Chaque chapitre correspond à une journée du stage de méditation, et chaque chapitre est divisé en deux chapitres qui racontent l’expérience parallèle d’Hélène et de Sébastien, en leur donnant respectivement la parole. Cette construction constitue la qualité principale de l’ouvrage parce qu’elle adopte elle-même un rythme de méditation dans laquelle s’engage le lecteur. Suivant l’introspection respective et bien séparée d’Hélène et de Sébastien. Ainsi, ce roman est une méditation en lui-même qui, tout en parlant de méditation, reste consacré à l’évolution de deux individus dans des cadres absolument différents qui trouvent, par la situation de crise, l’occasion de faire le point sur eux en premier lieu, pour se découvrir ensuite en époux et parents

Cette méditation pèche cependant par sa longueur – manqué-je de patience? – et son ennui passager. Sankhara n’a pas la prétention d’être un grand roman. Mais le partage de l’expérience fictive, d’un couple fictif, qui par sa proximité au lecteur, réussit néanmoins à lui parler et à le questionner. Frédérique Deghelt sait bien que son ouvrage n’entre pas dans la catégorie du développement personnel – et heureusement! –, qu’il ne vaut aucun stage de méditation et aucune retraite spirituelle. Il n’empêche qu’il y invite. L’occasion d’une retraite ne se présente pas souvent, mais elle s’est présentée pour moi en début d’année, en pleine lecture de ce roman. Le destin est-il provoqué par nos lectures et donc par nos états d’âme du moment? A méditer.

«Que pourrais-je exprimer plus clairement que ce qui m’apparut au sortir de cette aventure? J’allais écrire bien sûr, mais surtout je ne pourrais jamais plus refermer la porte que j’avais ouverte, ni oublier ce qui m’avait fait comprendre qu’être humain, c’est s’incarner un temps pour acquérir le pouvoir de traverser nos murs.»

Crédit photo: © Actes Sud

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Frédérique Deghelt
Sankhara
Actes Sud Editions
2020
387 pages

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