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Littérature

Critique

«Camille s’en va» sur fond de sirènes et de grenades lacrymogènes5 minutes de lecture

par Sandrine Rovere
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Thomas Flahaut © Patrice Normand

Thomas Flahaut signe un troisième roman au goût de fin du monde. Un petit bijou à l’écriture inspirée, qui dévoile le prix que paient ceux qui décident de se révolter.

«Ça commence quand ça explose». Rarement la première phrase d’un roman n’aura autant donné le ton que dans Camille s’en va. Ce roman est le troisième publié par l’auteur français installé à Bienne Thomas Flahaut. Il signe là une œuvre crépusculaire, entourée de la brume des gaz lacrymogènes et de la fumée des incendies.

Camille s’en va raconte le parcours de trois personnages: le narrateur Jérôme, sa sœur de cœur Camille et leur ami d’enfance Yvain. Trois gamins un peu sauvages qui ont traversé côte à côte toutes les étapes de la vie. Et puis, «un jour, la politique (est) arrivée et (a) tout rendu plus beau encore». De manifestations anticapitalistes en grèves du climat puis en occupations zadistes, les trois inséparables se retrouvent puis se fuient. La mystérieuse Camille est la pasionaria de la lutte, de toutes les luttes. Son cœur bat au rythme des grenades. Elle n’est jamais nulle part bien longtemps, toujours en mouvement au service des causes. Si bien qu’elle s’évapore, devient comme ces esprits japonais, les yokai, dont elle aime à prendre les noms et que seuls quelques initiés peuvent voir. Elle réapparaît au gré des avions et des combats.

Le portait d’un monde qui meurt

Jérôme, quant à lui, choisit la fuite. Il ne s’est jamais senti «dans le courant» comme il dit, éternel observateur et suiveur de celle qu’il voit plus grande que nature. Un drame l’incite à tout plaquer. Il se réfugie dans la montagne pendant une décennie. Il se tait et apprend à oublier comme si c’était un sport olympique.

Cela donne probablement les plus belles pages du roman de Thomas Flahaut et les plus déchirantes aussi. Car la terre meurt. A cause du réchauffement climatique, la température a tant augmenté que toute activité est devenue impossible en altitude. Les habitants sont partis et ne demeurent que quelques observateurs solitaires et désemparés.

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Seul sur ce qu’il appelle son Désert, Jérôme surveille ce paysage de désolation: le glacier fond à vue d’œil, les arbres laissent la place à de la terre noire et stérile. Ce monde ne sera bientôt plus habitable, à la merci des éléments et des éboulements. Jusqu’à la destruction finale.

L’écriture de Thomas Flahaut est comme le paysage qu’il dépeint; aride et minéral. Mais elle est aussi merveilleusement descriptive et chaque mot semble pesé et soupesé avec délicatesse et attention, pour rendre justice tant à la beauté qu’à la tristesse de cette planète sur le déclin, ainsi qu’à ses habitants qu’on se plaît à aimer et à détester tour à tour.

«Ma mémoire est une maison»

Il s’agit en effet d’un roman sur la rébellion, sur l’amitié, la famille que l’on se choisit. C’est aussi un livre sur la fin du monde, la fin d’un monde que la société ne veut pas voir arriver, telle une autruche qui enfonce sa tête dans le sable. Les lanceurs d’alerte, les révoltés, sont accusés de terrorisme, cloués au pilori, mis en prison ou pire. Camille, devenue quasiment ennemie publique numéro 1, n’est qu’un «moineau qu’on essaie de faire passer pour un dragon», raconte son frère.

Mais Thomas Flahaut propose surtout, dans ce troisième roman, une interrogation sur la mémoire. Il revient sur la place que prennent les souvenirs bien rangés dans leurs tiroirs et sur la manière dont chacun d’entre nous les reconstruit, pour coller à la version que nous nous faisons des événements. Nos réminiscences évoluent même avec le temps. «Le pays de sa mémoire est un pays mouvant, comme le sont les sables autour d’une rivière sauvage», note l’auteur.

Camille, certes, s’en va. Mais Thomas Flahaut, qui a seulement 33 ans, n’est certainement pas prêt de faire de même.

Ecrire à l’auteure: sandrine.rovere@leregardlibre.com

Vous venez de lire une critique en libre accès, contenue dans notre édition papier (Le Regard Libre N°105). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus!
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Thomas Flavaut
Camille s’en va
Edition de l’Olivier
Janvier 2024
288 pages

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