Quelques pistes pour bien écouter le nouvel album de Francis Cabrel

Article inédit – Jonas Follonier

Le barde d’Astaffort revient après cinq ans pour un quatorzième album studio. Avec A l’Aube revenant, arrivé le mois dernier, Francis Cabrel présente un album très cabrélien. Mêlant ses thèmes fétiches à son ambiance folk très caractéristique, l’auteur-compositeur-interprète français nous présente treize titres raffinés, où le renouveau se trouve dans les finesses. Un album exquis, comme tous ses autres albums, même si on peut regretter les nouvelles habitudes mélodiques de l’artiste. Celles-ci ont aussi leurs bons côtés. Analyse.

Pour Cabrel, les beaux instants sont devenus trop courts. Heureusement, l’art est là pour les sublimer. Ainsi va la première chanson de son album A l’aube revenant, sorti le 16 octobre dernier, intitulée Les beaux moments sont trop courts. Surprenante chanson, car la rythmique et le phrasé y sont inhabituels, comme si les couplets duraient un peu trop longtemps. Surprenante, mais en fait logique dans l’évolution musicale, textuelle et psychologique du chanteur-artisan. Il s’agit de développer la structure des morceaux – harmonie comme mélodie – jusqu’à arriver à un résultat de jamais-entendu, quitte à rendre le tout absolument inefficace à la première écoute. Il en sera ainsi de presque tout l’album, y compris la deuxième chanson Te ressembler qui est le single passant actuellement sur toutes les radios. Cette chanson raconte le chemin de vie choisi par Cabrel, totalement opposé à celui de son père:

La magie de cette façon de composer des albums, c’est que moins on entre dans un titre la première fois, plus on l’apprécie à mesure des écoutes. C’est souvent la marque des grands morceaux, «grands» musicalement parlant. Et comme Cabrel est l’un des seuls à en faire, alors, forcément, cela fait bizarre à nos oreilles habituées à des schémas accords-mélodies très peu variés et demandant si peu d’efforts. Mais comme les textes sont là, purs, beaux, recherchés, et que l’on sait qu’on écoute quand même du Cabrel, on s’accroche et on le laisse finalement nous embarquer jusqu’à ne plus vouloir que le voyage s’arrête.

Un album puisant dans les troubadours

Avec Les bougies fondues, le titre le plus long de l’album (six minutes), on se demande exceptionnellement si le voyage n’aurait pas pu durer un peu plus court. Surtout qu’il s’agit d’une rêverie très dense avec beaucoup d’images, de mirages, des évolutions mélodiques à gogo, «trop de notes» comme dirait l’autre. Il n’empêche que c’est la chanson préférée de L’Obs, magazine qui ne manque pas une occasion de rappeler qu’il est snob, en art comme en politique. Mais de manière générale, A l’aube revenant obéit à une excellence difficilement contestable, donnant lieu à des pépites telles que la chanson ayant donné le nom de l’album et qui raconte ce fameux moment du début de la journée, l’aube. L’aube, qui signe la fin des amours interdites, des amours des amants; bref, des vraies et folles amours.

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Ce motif, omniprésent dans la littérature des XIIe et XIIIe siècles (rien que pour cela, merci Cabrel), lui a justement été inspiré par les troubadours. Ces poètes lyriques magnifiant la sensibilité de la femme et la sensibilité des hommes à cette sensibilité. A force d’être décrit par les autres – et surtout la presse – comme un troubadour, Cabrel est allé les lire de près, comme il le raconte dans cet entretien pour RTL, et c’est «presque tout l’album», dit-il, qui lui a été inspiré par ces Cabrel de jadis. Car oui, la grande histoire, c’est qu’avec la distance temporelle qui les sépare de nous, ce sont les troubadours qui sont d’anciens Cabrel plus que Cabrel n’est un troubadour du présent. La timide et humble personne qu’il est rougirait de cette remarque; il la légitimerait à cette attitude seule.

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Ode à l’amour courtois s’inscrit évidemment dans cette veine, mais la très fraîche et fantastique Peuple des fontaines est encore plus convaincante, avec un thème initial qu’on aurait aimé trouver avant lui et des tendres chœurs de femmes que l’on entend dans plusieurs autres titres, dont les deux premiers Les beaux moments sont trop courts et Te ressembler. La chanson Fort Alamour, faisant fortement penser à Mandela, pendant ce temps du précédent album In extremis (2015), compte aussi sur cette présence féminine, mais ce n’est pas la plage que nous retiendrons dans les incontournables, même après environ vingt-sept écoutes. Nous renverrons plutôt à Rockstars du Moyen Age, très bel éloge des troubadours et de la transmission, chanté à moitié en occitan et à moitié en français. Ça aussi, c’est nouveau chez lui, mais évident.

L’incroyable reprise de James Taylor

Et, et, et: J’écoutais Sweet Baby James, la grande découverte à faire dans cette nouvelle livraison de Francis Cabrel. Pas besoin d’être un féru de country pour sentir toute la force qu’il faut pour créer un tel cocon de chanson, à fleur de peau, en même temps subtilement recouverte d’humour british comme l’extérieur de la chambre l’est de neige dans la scène qui nous est racontée. Cette scène, c’est celle d’un jeune homme qui, lors d’un premier acte amoureux, ment en disant à sa dulcinée qu’il l’aime, alors que ce qu’il a vraiment vécu, c’est l’écoute d’une chanson qui retentissait à ce moment-là dans la chambre: Sweet Baby James. La chanson de Cabrel est en fait une adaptation en français de cette chanson-là, une pépite de James Taylor. Quel génie faut-il pour avoir choisi le moyen de la mise en abyme, c’est-à-dire l’intégration de la chanson dans la chanson! Le même génie qu’il a fallu pour la transcription de I Want You de Bob Dylan résultant sur le divin Je te veux en 2012.

Francis Cabrel ému en direct par le retour de James Taylor sur son adaptation

Voilà ce qui fait l’essence du troubadour: la poésie. La poésie où il n’y en a jamais eue. La poésie non seulement comme art, mais comme manière de s’adresser à l’être aimé, puis par extension au monde. Dans une interview pour La Voix du Nord, Cabrel dit: «Face à la réalité, la vraie, brutale et violente, l’homme n’a que le pouvoir de création pour s’échapper. Moi, je me suis beaucoup évadé chez des peintres, chez Baudelaire… La poésie n’est nulle part, mais chacun peut se la créer pour trouver refuge et traverser la vie.» Voilà bien de quoi nous remettre de nos émotions actuelles – ou de nos manques d’émotions, plutôt – liées aux mesures de confinement, de semi-confinement, d’isolement… et toute la gamme.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Claude Gassian – Sony Music

Francis Cabrel
A l’aube revenant
Chandelle Productions
2020
13 titres

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