Avec la vague verte, un nouveau conservatisme?

Spécial élections fédérales – Jonas Follonier

Le libéralisme et le conservatisme, deux créneaux de la droite classique européenne, ne sont pas les grands perdants des élections fédérales. A bien y réfléchir, la préoccupation écologiste désormais officiellement présente au sein de la population dénote une nouvelle forme de conservatisme et de façon de concevoir la liberté, au-delà de la dimension sociale et progressiste qui caractérise ce mouvement. Une mutation des grandes idéologies qui comporte bien sûr de grandes forces, mais aussi de grands risques. Analyse.

Beaucoup la prédisaient, certains l’attendaient, d’autres la redoutaient comme un vermisseau dans une pomme. La vague verte est bel et bien là, avec dix-sept sièges de gagnés par les Verts et neuf par les Vert’libéraux, au détriment principalement de l’UDC (douze mandats de perdus!) ainsi que du PS et du PLR, qui limitent les dégâts avec un recul de quatre sièges chacun. Si le PDC perd «seulement» trois mandats au niveau national, sa place de quatrième parti du pays, obtenue de facto par les Verts, appartient au passé. Le signal est fort: il faut davantage protéger l’environnement, lutter contre le réchauffement climatique, privilégier une agriculture saine. Là où les marches pour le climat procédaient à la fois d’une démarche civile et d’un phénomène de mode, le plébiscite de ce dimanche 20 octobre 2019 vient confirmer de manière privée – le vote a quelque chose de l’ordre de l’intime – cet élan fort médiatisé.

Les médias, ont-ils téléguidé une partie de l’opinion publique, comme les représentants de l’UDC n’ont pas tardé à l’affirmer? Que les médias aient influencé l’opinion des téléspectateurs, des auditeurs et des lecteurs, oui, sans doute, c’est même un lieu commun. Mais le consommateur de médias en tant que tel n’est pas un votant. Il ne faut pas prendre les citoyens pour des idiots. Chacun vote en son âme et conscience et, parmi les sources d’information, de réflexion, de divertissement de nos vies à tous, les médias, publics ou privés, orientés dans un sens ou dans l’autre, ont une place importante qui ne fait pas pour autant d’eux des laveurs de cerveaux. Je crois à l’individu éclairé, de quelque milieu social qu’il soit. Critiquer sous le mode de la théorie du complot la puissance des médias, ce n’est pas manquer de respect aux médias, c’est manquer de respect à la population.

Voici l’affaire: une partie de l’explication de la victoire des Verts ou plutôt de la défaite de leurs adversaires tient à la mollesse des partis institutionnels. Suivant toutes la tendance écolo, à part l’UDC, qui est justement la grande perdante, les formations traditionnelles se sont jetées dans un bain de mimétisme, d’ambiguïté et même de mutisme. Que la campagne a été maigre! «Innovation», clamait-on au PLR; «justice climatique», au PS; «pragmatisme», au PDC. Si l’on n’a le choix qu’entre des mots vagues et génériques, autant élire l’original, se dirent les Helvètes. Et les Verts arrivèrent.

Est-ce pour autant une victoire du camp progressiste, alimenté par des mouvances telles qu’Opération Libero et des conférences universitaires à n’en plus finir sur le climat, les pesticides? Ne soyons pas trop hâtifs dans l’analyse. La population suisse, bien entendu différente d’il y a dix ans, garde un vieux fond conservateur. Et justement, vouloir préserver l’environnement n’est-il pas l’une des facettes d’une attitude conservatrice, d’un souci pour la sauvegarde d’une certaine réalité? En fin de compte, rien n’est plus conservateur que l’écologie. La droite classique, elle, à vouloir suivre la marche du monde et des mondains, ne l’est plus depuis déjà quelque temps.

Et si la vague verte était l’occasion d’une remise en valeur du conservatisme dans les discussions publiques – et de sa redéfinition? Une qualité de vie digne de ce nom suppose le maintien d’un cadre dans lequel l’homme peut s’épanouir, exercer sa liberté. L’environnement doit être préservé exactement au même titre que la qualité de nos services et l’efficacité de nos institutions, le respect de la langue française ou la conscience d’une histoire commune. Maintenons un peu de beauté dans nos vies en nous souhaitant une écologie poétique, pour reprendre les termes de l’essayiste français Alain Finkielkraut qui publiait son plaidoyer dans Le Figaro.

Petit problème: les écologistes, s’ils étaient philosophes, seraient plutôt scientistes, et c’est l’horizon des éoliennes qui nous attend plus que la conservation des paysages. Deuxième obstacle: il n’est pas sûr que le plébiscite de ce dimanche soit confirmé par les votations à venir. Il est même fort probable que la démocratie directe vienne rétablir un équilibre entre contrainte et liberté, les Suisses étant sous doute attachés à leur pouvoir d’achat au moment où ils doivent se rendre aux urnes sur des sujets précis. Car leurs propositions concrètes, c’est-à-dire presque exclusivement des taxes, les Verts se sont bien gardés de les brandir en campagne.

Troisième et dernier point (bien que cette liste ne soit sans doute pas exhaustive): rien ne dit que les Verts et les Vert’libéraux maintiendront leur force électorale dans quatre ans. Jusque-là, il peut se passer beaucoup de choses, y compris une désillusion des électeurs vis-à-vis des actions concrètes de leurs représentants. Pour réellement s’installer sous la Coupole, les écologistes devront rechercher des consensus, fonder des alliances, se satisfaire de compromis, ne pas être dogmatiques. Nous verrons alors si, une fois l’élan passé, nous pourrons véritablement parler d’un parlement verdi. Et, si oui, se posera la question d’un siège au Conseil fédéral.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Jonas Follonier était l’un des invités de l’émission «Forum» sur RTS 2 le 21 octobre 2019 pour commenter les résultats des votations fédérales:

Image d’en-tête: Wikimedia CC 2.0

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