L’Allemagne a-t-elle accompli sa révolution?

Le Regard Libre N° 75Clément Guntern

Alors que les élections générales de septembre pour le Bundestag approchent, il est un sujet pour le moins inattendu sur lequel les écologistes allemands pourraient apporter les plus profonds changements depuis la fin de la guerre. Car il ne s’agit pas de la lutte contre le changement climatique.

C’est un succès que beaucoup de ses partis amis en Europe lui envient et qui se rapproche de plus en plus d’une vraie vague verte. En Allemagne, c’est une formation politique qui monte, au point de ne plus simplement rêver d’être un membre d’une coalition mais bien de convoiter pour la première fois la chancellerie. Cette formation, ce sont Die Grünen. Contrairement à d’autres camarades européens, les Verts allemands ont su plus tôt faire le choix d’une collaboration stable et pragmatique avec plusieurs bords politiques – extrême-gauche, sociaux-démocrates et centristes – pour gagner en crédibilité et en responsabilité dans plusieurs Länder. Ils ne doivent donc pas seulement leur succès à la demande grandissante d’action contre le changement climatique. Si bien que leur candidate, Annalena Baerbock, a toutes ses chances pour devenir la première verte à la chancellerie.

Or, ce n’est peut-être pas uniquement sur le front climatique qu’un changement pourrait s’opérer en Allemagne, mais sur un sujet à propos duquel nous avons moins l’habitude d’entendre les Verts: leur positionnement international. A une époque où les questions internationales progressent aussi vite que la banquise fond, il est bien normal que les politiciens de tous bords aient leur propre avis sur la question. Mais est-ce plus surprenant d’imaginer qu’une politicienne, verte et possible chancelière d’Allemagne dès septembre, puisse faire évoluer sensiblement la politique étrangère de son pays? Probablement que oui.

La fin de l’ère Merkel

Comme l’ère Adenauer avait pris fin en 1963, celle de Merkel se terminera en septembre. Seize années à la tête de la République fédérale d’Allemagne, partagées entre des coups d’éclats aussi courageux qu’inattendus et un gouvernement prudent, qui n’ont que très peu écorné la popularité de Mutti Merkel. Malgré les décisions téméraires ou difficiles, de la sortie du nucléaire à l’accueil massif des migrants en passant par l’intransigeance durant la crise de l’euro, on ne peut pas dire que l’ère qui s’achève ait été révolutionnaire. Pourtant, un changement suffisamment profond pour rester discret a le potentiel de révolutionner l’image qu’a l’Allemagne d’elle-même et la place qu’elle se réserve en Europe et dans le monde.

Il n’aura échappé à personne, et en tout cas pas à nos fidèles lecteurs, que Trump a bouleversé, peut-être à jamais, la relation transatlantique, que la Russie est devenue plus menaçante que jamais ou que la Chine et son pouvoir autoritaire ont émergé. Cependant, l’Allemagne, au centre de l’Europe, première profiteuse du marché unique, première économie et pays le plus peuplé du continent, n’a jamais pleinement endossé son rôle de moteur, le laissant peut-être trop souvent à la France. Merkel sera probablement la dernière chancelière de ce monde-là, celui d’une Allemagne rétive à s’engager, préférant s’abriter sous un parapluie américain de plus en plus incertain.

Une Allemagne sur la corde raide

L’Allemagne, tout comme le Japon d’ailleurs, a bâti sa force et sa prospérité sur un exercice mental dont les Suisses sont passés maître depuis longtemps: dissocier l’économie et les échanges mondiaux de la politique internationale. En clair, ne pas épargner ses efforts pour développer le commerce mondial et se faire tout petit lorsque l’on se met à parler politique. L’exemple le plus récent, et pour le moins frappant, est le projet de gazoduc «Nord Stream 2». Devant relier directement la Russie et l’Allemagne et étant sur le point de s’achever, Angela Merkel n’a pas cessé de fermer les yeux face à la troublante incohérence du projet: d’un côté, il promet des retombées économiques pour toute une partie du nord du pays et un approvisionnement se passant d’intermédiaire, et de l’autre, il renforce entre autres la Russie face à l’Ukraine, que Berlin est censé défendre dans sa souveraineté territoriale.

Jusqu’à maintenant, pour que cela fonctionne, l’Allemagne n’a guère eu besoin de jouer les équilibristes comme la Suisse; il a suffi à Berlin et à Tokyo de se mettre bien au sec aux côtés de Washington. L’histoire en a certainement voulu ainsi, mais elle les a rattrapés l’un et l’autre. L’histoire, c’est que durant la deuxième décennie du XXIe siècle, il est devenu impossible pour un Etat de dissocier sa sécurité de sa prospérité, aussi stable soit-elle. Certes, peut-être est-ce malheureux que l’Allemagne doive se tourner vers l’Europe une fois que tous les autres ponts se sont coupés, que la voie spéciale espérée avec Moscou et Pékin se soit révélée illusoire et que le protecteur américain ait tourné son regard vers une menace plus grande, mais ce chemin n’en est pas moins essentiel pour elle.

Mettre l’Europe en marche

Et les Verts, et Mme Baerbock dans tout cela? Au final, le profil de la candidate chancelière ne paraît plus si anecdotique que cela. Outre une évidente sensibilité à la cause climatique, on retrouve chez elle des éléments qui pourraient faire penser que son arrivée à la tête du pays ne pourrait pas tenir du révolutionnaire par son côté écologiste ou la nouveauté institutionnelle, mais aussi du niveau de l’engagement de l’Allemagne en Europe et donc de l’image qu’elle se fait d’elle-même. Bien loin des anciennes convictions pacifistes et non-interventionnistes des premiers Verts allemands, Annalena Baerbock est connue pour son internationalisme, voire son interventionnisme en invoquant la responsabilité de protection – notamment lors d’atteintes aux droits de l’homme – mais aussi pour ses engagements envers une Europe davantage solidaire, ce qu’Angela Merkel venait justement d’initier après la première vague de Covid-19.

C’était justement le signe, en admettant le soutien populaire au plan de relance européen, que le pays avait accompli sa révolution et qu’un nouveau cycle allemand pouvait commencer: plus sûr de lui-même, moins timoré et mois naïf sur les buts à atteindre et les moyens à employer pour rester maître de son destin. Une chancelière de cet ordre serait certainement une dirigeante d’un nouveau type pour une Allemagne qui a presque achevé de panser les plaies de sa douloureuse histoire. Et les sujets géopolitique sur lesquels son pays et l’Europe sont attendus ne manquent pas: autonomie stratégique, souveraineté industrielle et technologique, défense de la démocratie libérale sur le continent et dans le monde, solidarité européenne tant en matière économique que sociale et de défense, proactivité politique et diplomatique en général.

Que ce soit elle ou son rival Armin Laschet, candidat de la CDU-CSU à la chancellerie, qui l’emporte finalement, il est trop tard pour que la conscience géopolitique de l’Allemagne ne se réveille pas. Réaliser une meilleure Europe doit immanquablement passer par l’Allemagne. Et, dans le contexte actuel, peut-être ce projet doit-il passer par des voies pour le moins originales à une époque où certains tenants de l’écologie n’ont plus que le seul mot «climat» à la bouche.

Ecrire à l’auteur: clement.guntern@leregardlibre.com

Image: hafteh7 / Pixabay

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