Le Jura, ou quand de petits mensonges ont fait naître un canton

Les bouquins du mardi – Diana-Alice Ramsauer

«Le train du réel ne passe qu’une fois. Tout le reste il faut le confier à la littérature.» C’est sous ce mot d’ordre que Daniel de Roulet confie à sa fiction L’oiselier le soin d’offrir une autre version de la Question jurassienne des années septante. Celle que l’on connaît mal. Celle du conflit. Celle du secret d’Etat à la sauce helvétique. Celle qui ne fleure pas le compromis. Celle qui est violente. Celle qui se mêle aux luttes internationales. Une manière de mêler réalité historique et pure imagination qui m’a semblé toucher au génie dans un premier temps… jusqu’à ce qu’elle se mette à ressembler à un règlement de comptes entre l’auteur et l’autorité fédérale.

Quel est le lien entre le jeune officier Flükiger, mort à la frontière jurassienne du côté français et l’enlèvement de Hans-Martin Schleyer, le «patron des patrons» – ancien nazi, président du conseil d’administration de Mercedes puis représentant de l’association patronale allemande? C’est la question que se pose l’Enquêteur Niklaus Meienberg en automne 1977, quelques mois avant la votation sur la création du 23e canton, le Jura. Le contexte historique est déjà lourd et l’on suit ce journaliste, entre Paris – où il vit et fricote avec la fille du président de la Confédération – le village de Grandfontaine, Berne ou encore Porrentruy. Une enquête presque policière entrecoupée des récits de l’actualité de l’époque.

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Au fil de l’ouvrage, la première question que se pose Meienberg en amène plein d’autres. Pourquoi le président de la Confédération, Kurt Furgler accueille-t-il le vice-chancelier allemand et le président de la République Fédérale d’Allemagne, alors que le pays est à la recherche du commando d’extrême gauche – des membres de la Fraction Armée Rouge (RAF), ceux de la Bande à Baader – justement responsable de l’enlèvement dudit Schleyer, patron des patrons? Y -a-t-il un lien entre ces événements et le procès de quatorze jeunes jurassiens indépendantistes, traités du bout des lèvres de «terroristes» pour avoir envahi les postes de la police bernoise (et aussi fait sauter quelques charges explosives devant des maisons d’anti-séparatistes ou encore goudronné des rails de tram de Moutier pour bloquer la ville)? L’officier Flükiger aurait-il vu quelque chose qu’il ne fallait pas? A-t-il été liquidé par la Bande à Baader? Le Conseil fédéral est-il transparent? Pourquoi n’y a-t-il pas d’enquête internationale? Quel est le lien entre toutes ces luttes indépendantistes, gauchistes, anarchistes, voire terroristes?

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L’interrogation en guise de réponse

Vous ne trouverez pas toutes les réponses dans ce livre. C’en est même frustrant. Mais les questions méritent d’être abordées, selon Daniel de Roulet. Abordées par Niklaus Meienberg, ce journaliste qui a réellement existé et qui est «l’un de ceux qui ont osé soulever le couvercle de notre idylle consensuelle». Semblerait d’ailleurs qu’il en soit mort. Détruit à petit feu.

Au travers de cette enquête, l’auteur navigue entre la fiction, le journalisme et la vérité. Trois notions qui se confondent, se nourrissent mutuellement les unes des autres, s’affrontent, sans qu’aucune ne gagne à la fin. C’est dur et à la fois grisant. Alors, le couple de Roulet-Meienberg cherche désespérément la réalité dans cette affaire, sans la trouver. L’écrivain et son personnage semblent persuadés «qu’on nous cache quelque chose» et que le président de la Confédération a voulu étouffer certaines affaires pour préserver son but ultime: la paix sociale avant la votation qui vise à offrir l’Indépendance au Jura. «Quarante ans plus tard, la vérité aurait toujours besoin d’un peu d’air pur plutôt que ces silences étouffants que la raison d’Etat veut lui imposer.»

«Avoir un but et vendre sa mère pour y parvenir»

«Trop souvent le pays où je suis né se donne un modèle, prétend savoir régler les conflits politiques par consentement mutuel et sans violence». C’est totalement faux selon l’auteur. Un silence qui rend fou, mais qui préserve les intérêts de certains, à l’image du Conseiller fédéral Furgler, garant du mythe de la Suisse consensuelle.

«Je suis impressionné de voir un type qui sait où il veut aller – faire naître un nouveau canton – point. Pour ça – avec ce but en tête – foncer, écraser tout sur son passage, y compris en tordant les faits et en bafouant la loi. Ça me rappelle Lincoln – le président des Etats-Unis – un homme sec et pieux comme le Conseiller fédéral, il avait dévidé que l’esclavage serait aboli – point – il n’a pas craint d’acheter des voix – magouiller avec ses ennemis –laisser massacrer ses propres concitoyens, mais à la fin, le résultat: l’esclavage éradiqué – chapeau M. le Président. La vérité, ces gens-là s’en moquent – ce qui compte c’est le rapport de force et la manière de l’infléchir – avoir un but et vendre sa mère pour y parvenir – pas mon genre.»

Non, pas son genre à Meienberg. Pas son genre non plus à de Roulet. Et pourtant.

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Il faut voir de qui cela vient

Comme la réalité de cet automne jurassien n’a pas éclaté, que les journalistes sont petit à petit devenus porte-paroles de l’autorité… ne reste que la littérature pour questionner le réel.

Mais cette pointe d’interrogation a un goût un peu rance. Dans la marge de mon exemplaire de L’oiselier, je lis ma propre écriture: «J’ai une drôle de sensation. Comme si l’auteur réglait ses comptes.» Dans un blanc, au bas de la page 9, en dessous d’un paragraphe crachant sur la littérature suisse qui ne traite que des états d’âme du quotidien et non pas de politique; peu après que l’on comprenne que Meienberg est en fait un journaliste torturé qui s’est fait viré du Tages Anzeiger pour avoir malheureusement légèrement égratigné le prince du Liechtenstein, mon écriture au stylo rose a tracé les mots suivants:

«Tout ça, il faut voir de qui ça vient. Daniel de Roulet est né à Saint-Imier. Il a été fiché par les services secrets. Il a incendié le chalet du magnat de la presse Axel Springer. Il a été considéré comme terroriste et il en a fait un livre il y a quelques années.» Ces quelques gribouillis le confessent: je me demande tout à coup si je lis le carnet de doléances d’un vieux révolutionnaire frustré.

Si j’avais commencé ce livre les yeux en cœur, prête à découvrir comment la fiction allait pouvoir éclairer des secrets d’Etat ; si ma poitrine palpitait à l’idée de vivre l’indépendance jurassienne quarante ans plus tard ; si mon petit cerveau d’idéaliste glougloutait de suivre un journaliste dans une enquête de fond ; eh bien je termine la petite centaine de pages comme après avoir passé une journée sur mon canapé: sans beaucoup de satisfaction. Quel dommage de reprocher le silence d’un gouvernement sans réussir à le combler, même au moyen d’un récit de fiction.

Mais peut-être suis-je trop critique. Car si de Roulet paraît particulièrement aigri, désillusionné et rancunier, L’oiselier permet au moins de découvrir pourquoi la Question jurassienne n’est toujours pas terminée: les rêves de plusieurs générations de Béliers sont dépeints avec une humanité que je n’avais jamais touchée auparavant. Cette flamme indépendantiste vraie et puissante que l’on ne ressent pas au travers des mots, mais par l’atmosphère. On comprend. Et ça, pour moi, c’était déjà un exploit en soi.

Ecrire à l’auteure: diana-alice.ramsauer@leregardlibre.com

Crédit Photo: © Musée national suisse/ASL

Daniel de Roulet
L’oiselier
La Baconnière
2021
120 pages

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