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«Tout le monde aime Jeanne»: les agréments de la dépression6 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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Tout le monde aime Jeanne

Pour son premier long-métrage, Céline Devaux vise juste. A travers le personnage de Jeanne Mayer, superbement interprété par Blanche Gardin, la réalisatrice nous livre une comédie noire autour de thèmes difficiles. Mais peut-on vraiment aborder la dépression avec cette légèreté sans la trahir?

Jeanne Mayer dirige un projet écologique destiné à extraire le plastique des océans. Néanmoins, sa première mondiale est un échec complet. A court d’argent, elle part pour Lisbonne afin de vendre l’appartement de sa mère qui s’est suicidée un an auparavant. Au milieu de ses difficultés surgira alors Jean (Laurent Laffite), un ancien camarade de classe original et sans-gêne, qui semble lui aussi poursuivi par ses propres démons.

La dépression est un thème sensible pour le cinéma puisqu’il impose nécessairement deux questions: comment montrer ce qui n’est pas visible? comment partager au public ce qui fait habituellement fuir? Tout le monde aime Jeanne y répond en faisant les bons choix.

Filmer la dépression

Pour la première question, on a tendance à saluer les films qui jouent avec les sous-entendus, qui développent des métaphores, qui se reposent sur la subtilité du jeu d’acteur afin de laisser voir au travers de tout petits riens l’implacable attrait de la mort. Tout le monde aime Jeanne opère un choix différent. Il privilégie souvent un ludisme bienvenu au drame poussif. Ainsi, bon nombre de scènes nous laissent entendre les pensées cyniques de Jeanne qu’elle produit autant qu’elle subit. Cette voix nous permet de découvrir le lien entre ses activités et son éco-anxiété ou encore elle dévoile l’énergie folle que la dépression peut mobiliser pour tenter la plus petite activité. On pourra reprocher le manque d’originalité de cette méthode – qui donne à entendre plus qu’à voir – et pourtant, c’est grâce à sa simplicité que le dispositif se révèle efficace. 

Tout le monde aime Jeanne

En plus de cela, le film contient de nombreuses séquences animées. Celles-ci, souvent très courtes, permettent systématiquement d’illustrer les pensées, idées et blocages de notre héroïne. C’est la touche d’originalité du film, puisque ces animations portent l’identité de la réalisatrice qui se sera chargée de les créer elle-même.

C’est en même temps le seul reproche à adresser au film: ces moments d’animation se contentent trop souvent d’illustrer ce qui l’est déjà par la voix de Jeanne, qu’on nous donne à entendre par le jeu de Blanche Gardin ou simplement par la mise en scène de la situation. Ces moments qui se veulent être les plus introspectifs et originaux sont finalement les moins intéressants. Peut-être qu’avec une équipe dédiée à cet aspect, le long-métrage aurait bénéficié d’une plus grande prise de risque. On aurait aimé qu’elle soit plus qu’une béquille à une œuvre pourtant bien équilibrée. Mais elle apporte tout de même un lot de gags efficaces et quelques moments touchants.

La dépression dans le quotidien

Le cinéma est pour beaucoup un art de la fuite. La salle plongée dans les ténèbres, le salon éclairé que par notre écran, l’espace tend toujours à disparaître pour nous faciliter l’immersion dans son univers de fiction. Le spectateur oublie ses problèmes, s’extirpe de son quotidien et se laisse entraîner dans un tourbillon de fantasmagories. On en vient parfois à croire que pour apprécier le moment, il nous faut nous éloigner au plus loin de notre quotidien. Au vu de ces croyances, il serait salutaire de fuir Tout le monde aime Jeanne qui nous plonge au cœur de ce que l’on aimerait fuir: l’échec, la solitude, le deuil. Pourtant…

Pourtant, on ressort du film habité d’une certaine joie et la sensation que toutes nos peines se sont quelque peu résorbées. C’est qu’on oublie parfois que le cinéma est aussi un art de l’empathie. Certes, nous pouvons nous attacher à ses personnages. Mais il peut aussi parfois nous donner l’impression de nous comprendre. La voix de Jeanne, dans sa simplicité, est universelle. Les angoisses qui la poursuivent sont celles qui nous habitent tous. C’est là où le dispositif est le plus ludique: décrire ce quotidien ne nous permet pas seulement de comprendre le personnage, mais il nous donne l’illusion de nous comprendre nous, spectateurs. Alors, tous nos problèmes sont immédiatement partagés: le cinéma nous soulage et on l’en remercie.

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Tout le monde aime Jeanne n’est pas un film sur la dépression mais sur la manière d’en sortir. Il n’est pas non plus un film sur le deuil mais sur la manière de le dépasser. Il est encore moins un film sur la solitude, mais sur l’affection. Nous avons ainsi droit à un film simple et bien équilibré, toujours assez intelligent pour ne pas se laisser aller à un mièvre idéalisme et toujours assez sincère pour éviter de faire de son cynisme une fin en soi.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

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Affiche_Tout le monde aime Jeanne

Crédits photos: © Les Films du Worso – O som e a furia

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