« Ne me quitte pas » : analyse poétique

La richesse de la chanson française (5/6)

Le Regard Libre N° 17 – Jonas Follonier

Le mois passé, celui de mai, est le symbole du printemps. Et le printemps est le symbole de l’amour. C’est pourquoi il fallait à nouveau consacrer cette rubrique à une chanson d’amour. Qu’il est difficile de faire son choix dans un répertoire aussi grandiose que celui de la chanson française. Une œuvre s’impose néanmoins : Ne me quitte pas.

Si Jacques Brel endosse le costume de chanteur, il est avant tout un poète. Preuve en est avec sa chanson de 1972 évoquant la rupture prochaine d’un amour. Composée de pentasyllabes, le poème auquel nous avons affaire semble se situer entre la complainte et la poésie élégiaque. En tout cas, les verbes de la première strophe, « quitter », « s’enfuir », « oublier », « perdre », « tuer », évoquent tous à leur façon la rupture amoureuse.

Or le deuxième couplet vient amener une deuxième dimension à la chanson, l’espoir. Au poids et à la réalité du présent succède un futur de possible et de la délivrance. Tout cela se couronne d’effets de style faisant de cette strophe la plus belle du poème : la pluie de la tristesse se change en pluie de liesse grâce à une allitération en « p » (« Des perles de pluie / Venues de pays / Où il ne pleut pas ») et la boue du désespoir se transforme en or de l’espoir grâce à des mots contenant ce métal dans leur graphie même : « Je creus’rai la terre / Jusqu’après ma mort / Pour couvrir ton corps / D’or et de lumière. »

Brel ne saurait en rester là. S’il y a encore beaucoup à dire sur l’expression de la rupture et de l’espoir dans le poème, nous devons déjà, pour des questions de place, nous intéresser à la troisième couche de la chanson. Il s’agit du caractère sublime de l’amour, bien que celui-ci ne soit pas mutuel, ou peut-être même parce qu’il n’est pas mutuel. En effet, malgré toutes les imprécations « Ne me quitte pas » répétées dans le refrain, c’est l’échec qui constitue sans doute l’issue de la plainte du poète ; malgré l’espoir brûlant de ce dernier (« le feu de l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux », « des terres brûlées », « pour qu’un ciel flamboie »), c’est la glace du refus qui a le dernier mot. Et pourtant…

Et pourtant, c’est là que l’amour dévoile le plus sa qualité sacrée. A la fin de la chanson, le poète apparaît comme un amoureux persévérant malgré l’indifférence de sa dulcinée… comme un homme errant qui devient « l’ombre de son ombre » pour mieux la regarder.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Ecouter la chanson :

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