« Expliquons les bienfaits de la globalisation » (Rencontre avec Stéphane Garelli)

Le Regard Libre N° 21 – Nicolas Jutzet et Jonas Follonier

Chaque domaine a ses stars : Johnny Hallyday dans le rock français, Michel Cymes dans la médecine, Jamy dans la vulgarisation scientifique… En économie, tous vous diront que la star suisse est Stéphane Garelli. L’homme impose le respect : professeur à l’Université de Lausanne ainsi qu’à l’IMD, président du conseil d’administration du journal Le Temps, ancien directeur général du Forum économique mondial et du Symposium de Davos, on ne compte plus les hautes responsabilités de Stéphane Garelli. Mais surtout, l’économiste est connu pour son talent de pédagogue. Rencontre à Sion le 5 septembre dernier.

N. J. et J. F. : Dans une interview récente, Jean Tirole, prix Nobel de l’économie, dit la chose suivante : « J’ai pris conscience de ma responsabilité de communiquer sur ce que ma discipline a à dire sur nos choix de société. » L’économiste que vous êtes a-t-il un devoir pédagogique, une mission ? Celle de simplifier le message pour que la foule comprenne les enjeux au mieux ?

Stéphane Garelli : Je pense qu’il s’agit d’une des responsabilités non seulement de l’économiste, mais aussi du professeur que je suis. Je crois que, souvent, les économistes ont été des gens trop incompréhensibles, alors que l’économie doit toucher le quotidien de chaque personne, elle doit leur parler. Les économistes ont utilisé excessivement des termes que personne ne comprenait, y compris eux-mêmes. Les écoles d’économie étaient aussi trop orientées vers les mathématiques, ce qui rendait la discipline encore plus incompréhensible.

La BCE va cesser d’imprimer les billets de 500 euros dès 2018. On parle désormais d’abolir les billets de 1000 francs, alors que sa masse en circulation explose. Pourquoi ces mesures ?

Les gens pensent que les billets de 500 euros favoriseraient l’évasion fiscale ou le blanchiment d’argent. La réponse à cela est simple : les gens qui veulent vraiment évader de l’argent n’ont pas besoin de ces moyens. Cela ne changera donc rien à rien. Il y a techniquement une grande différence entre garder de l’argent chez soi et le mettre à la banque. Quand vous le mettez à la banque, vous avez une créance vis-à-vis de la banque. Quand vous avez un billet de 1000 francs, vous avez une créance vis-à-vis de la Banque centrale, donc vis-à-vis de l’Etat. C’est beaucoup plus sûr, et c’est pourquoi des gens préfèrent ne pas mettre leur argent à la banque.

Et il y en a de plus en plus, car la valeur en circulation augmente.

Exactement. Le problème, c’est qu’avec les taux négatifs, il y a une énorme quantité d’argent qui est thésaurisée. De plus en plus, les gens mettent leur argent dans les coffres de la banque, pour ne pas payer d’intérêts négatifs, ou alors il le gardent à la maison. La suppression de ces billets est donc un faux débat. En réalité, l’idée émergée en Italie était de dire qu’on ne peut payer en liquide que jusqu’à une certaine somme et qu’au-delà, cela devrait être par carte de crédit ou autre. Et ce, pour contrôler l’économie parallèle, qui représente 22 % du PIB en Italie (contre 11 % en Suisse).

Autre sujet intéressant, la valeur travail. Est-elle menacée par la 4ème révolution industrielle, celle des nanotechnologies, des biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives ? Quid du travail dans un siècle ? du salariat ? Serons-nous tous auto-entrepreneurs ?

Historiquement, nous avons constaté que les technologies ne détruisent pas du travail mais transfèrent du travail d’une activité à une autre. L’informatique, par exemple, a fait perdre du travail à de nombreuses personnes, mais il ne faut pas oublier que du coup, de nouveaux emplois se sont créés.

Ce que je contaste de très intéressant, c’est qu’au début de la globalisation, des gens sont partis en Inde car il y avait du travail à bon marché. Puis, ils se rendaient en Inde car il y avait des cerveaux. Avec la 4ème évolution industrielle, nous accédons à une machine intelligente bon marché. La radiographie est un exemple extraordinaire : avant, une personne vous disait votre maladie en fonction des mille radios qu’il avait déjà vues dans sa vie. Maintenant, on peut envoyer le scann en Inde par internet et la maladie sera détectée en fonction des dix-mille autres qui ont été répertoriées. Ce qui viendra – et qui est déjà en train d’arriver – c’est une machine fonctionnant avec le big data qui compare la radio avec des millions de radios semblables et vous dit exactement ce que vous avez avec un taux d’erreur très bas. Bonne nouvelle pour nous, mauvaise nouvelle pour les Indiens.

Enfin, la révolution que nous vivons engendre une multiplication des acteurs économiques. Il y aura de plus en plus de micro-entreprises, mais en plus de la quantité, c’est également l’impact économique de tout un chacun qui va augmenter de manière significative !

Il y a un grand danger, par contre, qui réside dans la qualité des informations partagées sur les réseaux sociaux.

De manière plus générale, comment concilier la politique, liée au court terme (à la réélection), et l’économie, qui agit, elle, sur le long terme ?

Keynes disait que le problème, c’est que toutes les questions sont économiques, alors que les solutions sont politiques. En politique, la durée de vie moyenne d’un élu est de quatre ans, et c’est encore plus court à l’étranger, alors que les investissements dans l’économie, dans les infrastructures ou dans l’énergie sont faits sur des dizaines d’années. L’agenda économique est toujours plus long que le politique, c’est un problème fondamental de la démocratie.

La mondialisation est largement remise en cause, on préfère se renfermer sur soi. L’avenir se trouve-t-il dans une forme de protectionnisme ?

Je ne l’espère pas. Du moins, c’est le message adressé par le G20 depuis Hangzhou : il faut lutter contre le protectionnisme. Ce qui me frappe, c’est qu’aujourd’hui le grand clivage n’est plus entre la gauche et la droite, mais entre ceux qui sont pour un monde ouvert et ceux qui sont pour un monde fermé. On aperçoit un clivage entre certains qui veulent reconstruire des murs et les autres qui disent « on les a vus, on n’en veut plus ». La globalisation est remise en cause. On en revient à la pédagogie : il faut mieux expliquer aux gens ce qu’ils ont gagné grâce à cette dernière. Je donne souvent l’exemple du réfrigérateur. Ouvrez-le, combien de produits vraiment locaux y prennent place ? Très peu ! Êtes-vous prêts à renoncer au reste ? Sans la mondialisation, le niveau de vie de chacun serait bien inférieur, il faut maintenant le rappeler à la population.

Mais comment défendre le libre-échange quand même les candidats à la maison blanche le pourfendent ?

Donald Trump et Hillary Clinton sont des bêtes politiques qui disent simplement ce que les gens veulent entendre. Ils utilisent un sentiment de peur, de colère, pour faire passer leurs messages. Quand Trump parle d’ériger un mur sur la frontière avec le Mexique en promettant de lui envoyer la facture, il faut être idiot pour croire cela, et pourtant les gens y croient ! La facilité est récompensée, alors que les choix courageux comme celui qu’a fait Merkel sont conspués. C’est un grand problème. Je suis d’une génération qui a vécu une Europe séparée en deux, par des murs, le rideau de fer. De l’autre côté du mur, les gens étaient d’une tristesse, d’une pauvreté… Quand vous avez vu cela, l’idée de rebâtir des murs doit vous déplaire.

Nous connaissons tous la formule « Quand il y a une nouveauté, les Américains s’enthousiasment, les Chinois la copient et les Européens réglementent. » Simple idée reçue ou réalité ?

C’est clairement le cas dans certains domaines. Prenez l’environnement, aux USA cela est vu comme une source d’opportunités pour faire des affaires. Tout le monde fonce. Alors qu’en Europe, l’environnement est vu comme un domaine de contraintes et de problèmes. D’un côté, vous avez les Américains qui se disent « super, un moyen de se faire de l’argent » et de l’autre, les Européens qui répondent avec des lois et des règlements. C’est une question d’état d’esprit. Quelque part, ici les gens ont peur du changement. Dans la mentalité américaine, on sent bien cette idée d’être des pionniers, des explorateurs du nouveau monde. La notion d’échec est relative là-bas, on se relance facilement.

On devrait donc développer une autre approche éducative pour venir à bout de cette aversion au risque ?

Oui, il s’agit d‘un grave problème. Ici, quand quelqu’un perd son travail, il se tourne vers l’Etat et lui demande de l’aide. Aux USA, et je l’ai vu de mes propres yeux, quand quelqu’un perd son job en Californie, il fait ses bagages et il part en Floride. Il va là où il trouvera du travail. Cet état d’esprit entrepreneurial est assez extraordinaire aux Etats-Unis. On retrouve cela dans le classement des plus grandes fortunes du pays. Les Américains riches aujourd’hui ne sont pas les mêmes qu’il y a quarante ans. On observe un renouvellement, la nouvelle génération est arrivée. Les Rockefeller, Vanderbilt ont laissé la place à Zuckerberg, Bill Gates, etc. Schumpeter disait « il faut des riches, à condition que ce ne soient pas toujours les mêmes ». L’économie, c’est comme un hôtel de luxe. Il faut toujours qu’il soit plein, mais avec des personnes différentes.

En conclusion, la Suisse est-elle prête face à ce « nouveau monde » ? Face à la globalisation ?

La Suisse est aujourd’hui un pays énormément global. Notre balance commerciale est largement excédentaire depuis plus de trente ans. On gagne beaucoup d’argent grâce à cette globalité. Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que parfois certains l’oublient. Il y a une confusion générale : quand on parle de mondialisation, on pense « laisser faire, laisser passer » et absence de règles. Alors que c’est faux. Il y a des règles, bien strictes, bien établies ; il faut les respecter. Et si elles sont respectées, je crois que les gens comprendront que c’est un système qui marche bien. Mais une nouvelle fois, la pédagogie est importante, vitale, sinon nous nous exposerons à des votes de contestation et de défiance.

Monsieur, un grand merci pour vos réponses et votre disponibilité.

Des propos recueillis par Nicolas Jutzet et Jonas Follonier

Crédit photo : © garelli.ch

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