« La Belle et la Bête », ou l’innocent militantisme

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Trouve-t-on jamais le bonheur sans liberté ? »

Il était une fois, dans une noble contrée de France, un jeune prince qui vivait d’excès et de fêtes. Un soir, se présenta au seuil de sa porte une vieille femme qui cherchait un abri pour la nuit. Elle lui offrit une rose contre l’accueil, mais le prince, égoïste et acariâtre, le lui refusa dans la moquerie. La pauvre dame avertit le beau garçon de ne point se fier aux apparences, mais se vit derechef repoussée. De laide, elle se métamorphosa alors en une fée nimbée de lumière. Le prince, à genoux, tacha de trouver son pardon. En vain. Il était trop tard. Le château sombra sous un sort effroyable laissant ses domestiques en objets animés et le prince, dans un aspect de créature monstrueuse.

Seul pourrait rompre le charme, avant que la rose magique ne flétrît, l’amour mutuel d’une femme et de la bête. Sans quoi les victimes du sort seraient condamnées à tout jamais. Le temps passait, et le prince maudit désespérait toujours davantage, car « qui pourrait un jour apprendre à aimer une bête ? »

Quel enfant de la génération Disney n’a pas été épris de crainte et de passion face à ce délicieux prologue ? La Belle et la Bête. Le conte est resté le même que celui du dessin animé homonyme de 1991. Le père de Belle est tombé incongrûment entre les griffes de la Bête lors d’un voyage d’affaires. La demoiselle, par amour de son aîné à la santé fragile, s’offre en prisonnière du château à sa place. Cohabitation difficile et insolite entre une jeune rêveuse assoiffée de liberté et une créature damnée par sa méchanceté d’antan.

La nouvelle réalisation de Bill Condon ne mérite quasiment pas l’appellation d’interprétation, tant elle applique un procédé de « copié-collé » vis-à-vis de sa grande sœur, fruit de la même compagnie à succès. La musique très présente reste pareille, les dialogues varient à peu de choses près ainsi que les chorégraphies. Quand bien même l’on passe des dessins de la plume Disney au jeu d’acteurs en chair et en os, les changements n’ont que peu d’importance. Le genre fantastique somme l’utilisation d’effets spéciaux qui ne naissent désormais que du numérique. Les ordinateurs ont accompli le gros du travail ; c’est une habitude au service d’une image frôlant le réel.

Certains éléments minimes viennent néanmoins s’ajouter à la trame originelle. On en sait beaucoup plus sur la généalogie des deux protagonistes ; l’une a perdu sa mère enfant, l’autre avait pour père un roi cruel. Thérapie de psychologie familiale oblige ! La situation spatio-temporelle est également bien établie : la France du XVIIIème. Ce peut sembler anodin de le préciser, pourtant un tel contexte donne lieu à des maladresses de réalisation. Sans aucun doute volontaires, et plutôt comiques aux dépens du bienveillant Condon.

Lorsque l’une des toutes premières scènes s’ouvre, le spectateur se retrouve dans la joyeuse salle de bal : maquillages à la Louis XIV, robes on ne peut plus pompeuses, décors à couper le souffle. Ce qui retient toute l’attention étonnée, c’est la chanteuse qui anime la fête : elle est noire de peau. N’allons pas chercher du racisme, loin de là, mais enfin, y avait-il beaucoup de femmes noires à la cour ? au XVIIIème siècle ? Cet élément n’est pas gênant pour l’histoire, évidemment. Si ce n’est qu’il se répète pour plusieurs personnages : le prêtre de Villeneuve, petit village où vivent Belle et son père, est lui aussi d’un teint très foncé pour un Européen. Diversité ? Leçon de tolérance ? Qui sait. En tous les cas, le point n’a pas fait polémique. Heureusement.

Esclandre qui a toutefois nourri la presse : l’homosexualité de LeFou (Josh Gad). Du jamais vu chez Disney, dit-on. Si cela a valu la censure ou la hausse de l’âge conseillé du film dans quelques pays, les tenants LGBT ont crié gloire. Des « chouchou » que lance le personnage à Gaston qu’il assiste, aux bras masculins dans lesquels il tombera amoureusement à la fin du film, le militantisme aurait pu se permettre un peu plus s’il voulait vraiment donner matière à réagir. Aussi, un des villageois se sent enfin libre lorsqu’il s’habille en fille lors d’une courte séquence proche de la conclusion.

La démarche dépasse presque les épaisses frontières de l’artificiel. Il est bon de se sentir porté d’une valeureuse mission lorsque l’on est artiste, mais il est préférable de s’en passer si c’est pour qu’elle apparaisse en cheveu sur la soupe. En fin de compte, tout cela demeure bien innocent.

Il reste qu’un côté de l’engagement du réalisateur a bien fonctionné. Il s’agit du féminisme de Belle. Plus présent que dans le dessin animé, celui-ci prend une dimension intéressante dans la mesure où il accompagne l’héroïne tout au long de son parcours. Aussi, l’interprétation de la sublime Emma Watson, plus belle que jamais dans son rôle, ne peut qu’aider.

En scénographie, La Belle et la Bête se donne un petit air de Burton fantaisiste qui lui sied. La musique, simplement envoûtante, convient aussi à l’histoire. Alan Menken avait en effet remporté de grand mérite les Oscars de la meilleure composition ainsi que la meilleure chanson originale.

Somme toute, en dépit des polémiques et exaltations inutiles, le film plaît bien au public. Les fillettes accompagnées par papa ou maman s’y voient déjà en princesses – mais féministes en surplus : merci Emma ! – ; et les vieux garçons espèrent encore trouver une Belle.

« Qui pourrait un jour apprendre à aimer une bête ? »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © fr.web.img6.acsta.net

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