Marc Chagall, « La Crucifixion blanche »

Le Regard Libre N° 29 – Loris S. Musumeci

Regard vers le peintre-poète : Chagall (2/3)

Après le délicieux Anniversaire chantant l’amour, le contexte politique en Europe oblige Marc Chagall (1887-1985) à changer de ton. Pour ce deuxième épisode consacré au peintre-poète, La Crucifixion blanche (1938) livre une scène d’horreur et d’espérance.

Les drames de l’Histoire n’ont jamais cessé d’inspirer les artistes. Il est nécessaire d’exprimer sous la plume, au marteau ou d’un pinceau la misère indicible du monde pour éveiller les consciences, consoler les victimes. Nombreux sont ceux qui s’adonnent à la pratique depuis le siècle dernier. De Bardamu au cœur de la Grande Guerre dans le Voyage au bout de la nuit, jusqu’aux Gueules de la terre du sculpteur contemporain Patrice Alexandre, en passant par les hurlantes photographies d’enfants en pleine guerre du Viêtnam, et l’inévitable Guernica présenté en 1937.

« Kristallnacht »

Un an après ce tableau chaotique et désespérant de Picasso, Chagall peint La Crucifixion blanche. Pas de bombardement ordonné des nationalistes espagnols, mais la montée toute en violence du nazisme. Le sujet comme la date de réalisation des deux œuvres sont très proches, bien que l’approche soit plutôt différente. Par la présence de la figure du Christ en croix qui change toute optique.

Si ce n’est pour le crucifié qui apparaît intemporel, les éléments sur la toile racontent d’eux-mêmes le contexte. La nuit du 9 au 10 novembre 1938, la « Kristallnacht » – Nuit de Cristal – marque le début de la destruction du judaïsme en Allemagne et en Autriche. Des Juifs sont déportés, tués, leurs boutiques saccagées, nombre de synagogues incendiées. C’est le premier élément qui se remarque en haut à droite du tableau. Un officier de la Gestapo brûle des rouleaux de la Torah dans le lieu de culte transformé en cheminée. Une flamme s’élève, directement et plus grande même que le bâtiment.

Marc Chagall, "La Crucifixion blanche"
Marc Chagall, « La Crucifixion blanche » (1938)

Naufrage d’une société

En descendant sur la droite, le Juif errant. Il marche en oblique suivant le texte sacré, glissant devant une fumée blanche. Sous ce personnage, une femme avec son enfant s’apprête à sortir, angoissée, de ce cadre d’horreur. Il en va de même pour les trois hommes en bas à gauche. Remontant ce côté : un bateau inquiétant. Représente-t-il une libération, une émigration vers les Etats-Unis ? Ou le naufrage d’une société ? La seconde hypothèse semble davantage plausible par sa cohérence au village en feu au-dessus. Porte défoncée, fenêtres brisées, maison retournée ; c’est le renversement de la civilisation. En petit, on aperçoit un cimetière mis à mal, un cadavre, une famille abandonnée. Enfin, on retrouve des révolutionnaires agressifs élevant faucille, pelle et drapeaux rouges. Si Chagall dénonce les crimes du nazisme, il n’est guère plus favorable au stalinisme.

L’espérance

« Mon Dieu ! Le monde entier se transforma pour moi et je devins triste », écrivait l’artiste dans Ma Vie. Cette plainte, qui fait référence à une période antérieure aux pogroms du Reich, s’y colle néanmoins. Il y a bien de quoi être triste. Pourtant, les étonnantes figures du haut contrent ce sentiment amer. Voici des visages radieux, lumineux de surprise. Au milieu des ténèbres, la joie. Le crucifix entre en jeu, il empoigne tout son sens et change le courant de la peinture.

La douleur des hommes est soudain portée par un homme accroché misérablement à un poteau en T : le Christ. Eclairé de ce rayon blanc venu du ciel, il incarne l’espérance du bonheur, de la guérison et de la paix. Le sang de ses plaies s’est effacé, et une échelle accueille d’ores et déjà sa résurrection. Chagall, de forte tradition juive hassidique, s’approprie du Nazaréen considéré comme le Fils de Dieu, qui devient sauveur de tous les peuples en livrant son corps. C’est là un mariage de foi israélite et chrétienne ; au bas du tableau, les bougies de la menorah laissent resplendir la sainte eucharistie. La Crucifixion blanche n’est autre qu’une prière de l’artiste, en réalité. Lui-même qui demandait dans Ma Vie : « Dieu, ou je ne sais plus qui, me donnera-t-il la force de pouvoir souffler dans mes toiles mon soupir, soupir de la prière et de la tristesse, la prière du salut, de la renaissance ? »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédits photos : © Masterworks Fine Art / coursdereligion.be

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