« Dunkerque», et les visages de la guerre

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

Une rubrique partenaire de Cinérevue, l’émission cinématographique de NeuchVox. Prochain direct : lundi 7 août 2017, 20h30 – 21h00

« Ce film est dédié à tous ceux dont la vie a été ébranlée à Dunkerque. »

La rue est déserte. Seuls quelques coups de feu retentissent dans le silence de la mort. Des cadavres de papier volent çà et là. Un jeune soldat anglais court, seul. Il rejoint la plage pour quitter ce bastion de défaite : Dunkerque. Les Allemands ont pris en otage les Alliés. Enfermés comme des rats au bord de la mer, ce sont 400’000 hommes qui attendent le salut, qui « attendent un miracle ».

En parallèle, des bateaux de plaisance britanniques s’engagent pour aller libérer leurs soldats ; les destroyers ne suffisant pas. Quarante infimes kilomètres divisent les deux côtes, mais les bombes des avions de l’Axe compliquent fortement la mission. C’est de ce fait dans l’air que se joue la troisième histoire de Dunkerque. Un preux aviateur de la Royal Air Force, quasiment à vide de carburant, virevolte dans un combat sans merci pour protéger les bateaux et la plage de l’ennemi.

Jeux de temps et d’Histoire

Le réalisateur, Christopher Nolan, est connu pour aimer jouer avec le temps. Des décalages dimensionnels d’Inception aux analepses de la saga The Dark Knight, il s’avance cette fois vers un « simultané de durées différentes ». Trois temps, trois chapitres. I. Le Môle, II. La Mer, III. L’Air. Chacune de ces parties relève un espace de l’opération Dynamo, qui eut pour but d’évacuer les troupes encerclées du 26 mai au 4 juin 1940. Le spectateur suit ainsi le jeune soldat et ses compagnons, cherchant à fuir au plus vite, pendant une semaine ; le bateau civil de Monsieur Dawson, pour un jour ; et le pilote de chasse, une heure durant. Chacun reconnaît l’excellence du cinéaste dans ce procédé révolutionnaire du domptage des temps. Ceux-ci deviennent relatifs ; selon le rythme personnel d’un aviateur à l’urgente mission, ou celui de soldats fondant doucement de désespoir sur le sable.

Un autre point, en revanche, est loin de faire l’unanimité : le focus historique. La presse française s’insurge de voir son armée résistante quasiment absente du long-métrage. Les Inrocks, notamment, revient aux sources de manuels spécialisés sur l’opération Dynamo. « Pour permettre aux troupes britanniques d’embarquer, 40’000 soldats français résistent face à 120’000 Allemands. ‘Ils se sont sacrifiés’, insiste Dominique Lormier, historien spécialiste de l’époque et auteur de La bataille de Dunkerque (éd. Tallandier, 2011). » Et de s’en plaindre : « Les rares évocations du rôle de l’armée française tiennent en deux citations. Lorsque le capitaine Winnant rapporte que ‘l’arrière-garde tient, les Français la protègent’ et quand le commandant Bolton, qui, tel le capitaine du Titanic refusant de quitter le navire, décide de rester à Dunkerque pour ‘aider les Français’. »

Du patriotisme

En réponse au ton légitime de cette critique, il y a le patriotisme dont le film se nourrit. Nolan ne paraît pas tant ignorer les Français que raconter, précisément, la mobilisation généreuse et courageuse d’un peuple pour les siens. Et l’amour de sa terre. Le commandant Bolton, chargé du sort de tous les 400’000 occupants patients du rivage, chante la proximité rendue lointaine de la patrie, avec nostalgie.

Monsieur Dawson, lui-même, ne cesse de rappeler à son jeune équipage que « c’est un devoir de sauver les nôtres. » Un tel engouement national ne va pas sans choquer le gauchisme de Télérama – bien qu’il reste une référence en matière de critique cinématographique. « Plus gênant : l’emballement patriotique très appuyé, lorsque surgit la flottille civile, valeureuse. Tout juste si, à la fin, l’hymne britannique ne se met pas à résonner. Un peu too much. »

L’angoisse des sons

Plus artistiquement parlant, la musique tient un rôle fondamental dans le déroulement de l’intrigue. Presque constante, elle ne commet pas de prouesses quant à sa composition. Son effet, néanmoins, suggère dans la salle une inconsolable angoisse. Les violons sont pincés de plus en rapidement ; les contrebasses, à l’arrière, donnent à l’air répétitif une résonnance d’alarme. Le son même d’un chronomètre de bombe s’écoute, grave, dans l’avion mitraillant et évitant brusquement les balles adversaires.

En outre, tout le bruitage du film se manifeste avec brio en marge de la musique. Suffit-il de repenser aux cris des avions déchirant le ciel. Ou encore, de simples pas hésitants s’ajoutent au rythme anxieux des cachettes dans des petits bateaux apparemment abandonnés, échoués sur la plage. Les plus bouleversants, demeurent les pleurs et souffles ultimes de militaires, forts et fragiles à la fois. Par ailleurs, des vagissements témoignent de la jeunesse innocente de ces derniers. Finir noyé, à vingt ans. Ces sons restent. Accrochés aux tripes.

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Des images significatives

Du côté des caméras, si leur maîtrise irréprochable ne fait aucunement défaut, trois seraient les procédés les plus travaillés à retenir. Le plus banal des trois, c’est la collection massive de vues aériennes. Elle offre des séquences tout bonnement spectaculaires. Plus subtil, le lien très présent entre la caméra et le visage. A plusieurs reprises, face aux acteurs principaux, qui représentent l’état d’âme de tous les autres camarades, l’appareil se meut dans un axe symétrique au personnage. Les chutes, grimaces, essoufflements et déchirures désespérées se pendent au regard du spectateur.

Enfin, intervient l’alternance entre l’individu et la masse. De l’image d’un regard, apparaît une vue panoramique de milliers de casques sur la plage. Cette démarche en dit long sur la réalité de cette guerre où, malgré la solidarité patriotique prononcée, tout un chacun cherche à sauver sa peau. Survivre, pour soi.

Concernant la photographie, elle s’arme de deux filtres unicolores qui, en premier lieu, rendent le film agréable à voir par sa beauté, même s’il était muet ; et qui comportent, en second lieu, une délicate signification, s’imposant aux yeux du public même de manière inconsciente. Les tons bleutés dominent, dans la mesure où ils confondent ciel et mer pour exposer la similarité du tragique qui s’y vit. Aussi, par leur omniprésence jusqu’à quelques minutes avant la fin, ils marquent cette idée d’enfermement. La libération casse le bleu pour laisser place à un orange, accompagné de nuances rougeâtres, plus chaud, apaisé et sain.

Dunkerque s’apprête à rester dans les mémoires comme une grande œuvre. Certes, les réserves exprimées à son égard ont leurs fondements. De plus, les acteurs ne doivent pas espérer inscrire leur trace dans le cinéma par ce film, tant leur personnalité est camouflée au profit de l’ensemble. Seuls les visages demeureront, et les silences, racontant mieux la guerre que tout discours.

« Nous nous battrons jusqu’au bout. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © lvdnena.rosselcdn.net

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