« Star Wars, épisode VIII : Les Derniers Jedi »

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Respire. Concentre-toi sur ce que tu ressens. Que vois-tu ? »

Le traditionnel incipit défile du milieu au haut de l’écran, en jaune, sous la glorieuse musique de John Williams, cependant que les troupes de la Résistance vivent d’énormes difficultés. Explosions. Missiles. La flotte du Premier Ordre est déterminée à détruire la base principale des bons, dirigée le vaillant général Leia Organa (la regrettée Carrie Fisher, disparue il y a une année). Les guerriers du Bien réussissent néanmoins à semer pour une durée incertaine l’ennemi, au prix de nombreux martyrs.

En parallèle, la jeune Rey (Daisy Ridley) arrive sur la planète isolée d’Ahch-To. Elle y est envoyée par la Résistance pour convaincre Luke Skywalker (Mark Hamill), dernier Jedi, de revenir y joindre son art du combat mystique et hors du commun, sans quoi celle-ci se retrouverait définitivement vaincue. Rey, en outre, cherche un maître pour la guider dans son mystérieux appel de la Force. La désespérance du héros d’autrefois le pousse à prononcer un refus catégorique au visage de la débutante. « Il est temps d’en finir avec les Jedi », lui affirme-t-il même.

La pensée d’un seul personnage pousse Luke à changer d’attitude : Ben Solo (Adam Driver), fils déchu du général Leia Organa et de Han Solo. Rey est effectivement en lien intime, en « connexion » dira-t-on,  avec ce neveu et ancien disciple du maître Jedi, qui a basculé du côté obscur de la Force. Désormais, le souci principal de l’ermite d’Ahch-To est de tout faire pour que l’emprise du mal ne se répète pas sur Rey, incarnation d’un espoir pour la Résistance, pour les Jedi, pour la paix.

Un Star Wars qui détonne

Le film reçut un bel accueil de la part de la critique, mais laisse toujours de nombreux sceptiques dans le grand public, et tout particulièrement chez certains puristes de la saga stellaire. La troisième trilogie se devait de redonner du souffle au mythe. Si la réalisation du septième épisode – Star Wars, épisode VII : Le Réveil de la Force – de J. J. Abrahams avait relancé une Guerre des étoiles dans un respect carrément religieux de la tradition ; Rian Johnson, lui, remet la navette en marche par l’innovation. Il renoue avec le côté davantage « film d’auteur » de George Lucas.

Les journalistes spécialisés en cinéma se sont amusés à décortiquer les éléments qui déplaisent à des fidèles de la série. L’humour prend des allures parodiques : d’aucuns considère la dérision face à des éléments sacré des Star Wars insupportable. Pourtant, les airs comiques appartiennent à la nature même de ces films, qui n’oublient jamais une légère dose de rire décalé.

Autre point qui gêne : la métamorphose de la structure du long-métrage, dans la forte diminution des combats, surtout au sabre laser. Mais encore la déstructuration de fond, où un Luke Skywalker balance avec mépris une arme par-dessus son épaule, où un maître Yoda se moque doucement des livres fondateurs du mouvement Jedi.

Les deux facettes du film

En dépit des déstructurations générales du canon traditionnel, la réalisation de Rian Johnson compte précisément deux facettes. D’un côté, l’innovation qui rend époustouflante la partie philosophique du film, prenant aux tripes par sa profondeur morale. De l’autre, les aspects surfaits et soi-disant emblématiques qui rassurent les fanatiques de la série, mais exagèrent dans le procédé de connivence recherché.

Il est ridicule, en 2017, de passer d’une scène à l’autre par un plan qui glisse vers la droite ou s’éteint en spirale, pratique remontant aux années septante. Il est encore plus absurde et pénible à regarder de représenter Yoda en poupée, expressément mal faite. Loin de ces reproches pourtant l’idée de tout abandonner des réalisations des premiers Star Wars au fil des années. L’incipit défilant du début ou la musique sont effectivement d’intouchables marques de fabrique.

Le clivage ne se trouve cependant pas seulement entre innovation et tradition, mais aussi entre les deux histoires qui se déroulent en parallèle : celle de la Résistance qui se bat ainsi que Rose (Kelly Tran) et Finn (John Boyega) à l’aventure sur la planète des riches débauchés Canto Bight ; et celle entre Rey, Luke et Ben Sol. Les deux parties ont autant lieu d’être que de légitimité l’une que l’autre. Par habileté ou maladresse, Rian Johnson change remarquablement de style entre les deux.

L’une vire à la banalité d’un film d’action sans nom ni mémoire, dans des décors quand même numériques mais épatants. Répliques et consistance des scènes y volent bas. Le rôle de cette partie réside surtout dans la cohérence d’une histoire à un maintenir, dans le squelette de la trame. Et bien sûr, dans le divertissement qu’elle procure.

Du cinéma d’auteur

Ce qui fait de Star Wars, épisode VIII : Les Derniers Jedi un grand film loge en immense majorité dans la partie plus spirituelle, avec Rey, Luke et Ben. Puissante, la complexité des personnalités Jedi, dont celle de Luke, héros qu’on arrive même à soupçonner de lâches crimes. Celui-ci est intéressant dans son propre témoignage de vie, dans la figure de l’ermite, également en tant que sauveur en son temps à présent désespéré. Dans son rapport à Rey, il la révèle en réalité à sa propre lumière.

« Laisse mourir le passé. Tue-le s’il le faut. C’est comme ça que tu deviendras qui tu es vraiment. » Sagesse exposée au disciple par le maître qui reprend confiance. Rey se retrouve ainsi littéralement divisée entre Luke et Ben, avec lequel elle vit une intime liaison. Les deux sont comme « connectés ». Ils cherchent à s’entraîner mutuellement vers ce qu’ils aperçoivent de la vérité ; tantôt dans l’obscurité, tantôt dans la lumière.

Un travail artistique

Au-delà de toute sa subtilité de fond par les nombreuses questions qu’elle pose, sa beauté jaillit à l’écran aussi dans sa forme. Dans la plupart des scènes, ils se situent en des lieux différents. Néanmoins, leur communication gestuelle à distance traduit une panoplie de sentiments. De l’affrontement entre deux âmes irréconciliables, aux amants par les caresses qui semblent transcender leur situation lointaine, en passant par le frère et la sœur, jusqu’aux jumeaux, comme Leia et Luke.

Les effets de miroir impressionnent et sonnent la cloche d’une authentique élégance d’image. La pluie sur la sublime planète d’ermitage où se trouve Rey donne un air d’humidité dans le vaisseau de Ben. L’écho des silences entre un endroit et un autre, les regards croisés laissant apparaître une complémentarité entre les deux. Et encore la cicatrice traversant le visage de Ben proportionnelle à la part d’ombre sur la face dans Rey face au feu dans une grotte.

La mise en scène fine jusque dans les détails coordonne la sueur sur le visage de Ben et les larmes coulant le long des joues de Rey. A de multiples autres reprises, la mise en scène signe une réussite, notamment dans le combat au sabre opposant Luke et Ben, ou dans la rougeur du sel sur la planète de minéraux au contact de vaisseaux le frôlant. Le jeu des acteurs est plutôt satisfaisant dans son ensemble, les paysages spectaculaires. Malgré les points objectivement blâmables, le nouveau Star Wars mérite son bon accueil chez les critiques. Quant aux puristes qui ne digèrent pas le film, que la force soit avec eux ; ils le reverront pour en apprécier au moins l’intelligence dans la manière d’aborder les nobles questions de la saga ainsi que la photographie purifiée. Cela leur en revaudra la peine.

« La rébellion vient de renaître aujourd’hui ; la guerre ne fait que commencer. Et je ne serai pas le dernier Jedi. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © vox.com

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