Toulouse-Lautrec convie la Belle Epoque à la Fondation Gianadda

Le Regard Libre N° 36 – Loris S. Musumeci

La Fondation Gianadda à Martigny, en Valais, place à l’honneur affiches et estampes d’Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901). L’exposition, « Toulouse-Lautrec à La Belle Epoque », offre jusqu’au 10 juin un voyage dans une collection privée, pour savourer picturalement les plaisirs des lupanars de Montmartre et s’asseoir aux divans des cabarets les plus bohèmes.

Il règne une ambiance de joie et d’exubérance parmi les œuvres exposées. Le talent de l’artiste a cependant une histoire plus douloureuse que ses réalisations. S’il a commencé à dessiner, c’est parce que dès son enfance, il a été bousculé par la maladie et les cures qui le forcèrent à l’alitement. Ainsi, pour se passer le temps, le jeune Henri, quasiment nain et consanguin, passait ses journées crayon à la main.

En 1882, Toulouse-Lautrec emménage à Paris pour achever ses études secondaires. Deux ans plus tard, il s’installe sur la butte de Montmartre. Haut lieu de joies et d’insouciances, où les artistes bohèmes côtoient des demi-mondaines, qui fréquentent des bourgeois gourmands, qui eux-mêmes s’en vont cueillir les fleurs de pavé.

Une exposition variée

Le visiteur se retrouve dans le contexte du peintre. Les murs de la Fondation respirent un air de Paris à la Belle Epoque. Les mines des personnages de Toulouse-Lautrec sont pâles, mais souriantes ; les jambes des femmes, dansant en l’air ; les écharpes, soyeuses ; les chapeaux, explosifs de plumes et de couleurs. Viennent des envies de s’enivrer dans un salon, en compagnie d’une femme. Se reposer sur sa poitrine. Ne penser qu’à l’instant, qu’à la fête. Et siffloter allègrement le succès musical du moment.

Outre les affiches et les estampes, un couloir entier est consacré à des photographies de Toulouse-Lautrec, pour mener à une autre salle, animée par les œuvres de ses amis. C’est leur regard satirique et festif sur l’époque qui est mis en évidence à partir de leurs créations. Louis Aquetin convie chacun pour partager un verre au Mirliton avec L’intérieur de chez Bruant : Le Mirliton (1887). Théophile Alexandre Steinlen, de son côté, fait la promotion du Chat Noir (1896). Même Picasso est présent avec ses Deux Saltimbanques (1905.)

Les poètes mis à contribution

La succession des œuvres est ponctuée de poésie. Les poètes disent l’époque et son faste en parallèle avec les autres artistes. Théodore de Banville y clame « L’Amour à Paris » : « Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche / Et cacher cent trésors, et du cachot de grès / La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets / Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne / Un doux or délivré des morsures du peigne. » Chez Charles Baudelaire, la femme est « Le serpent qui danse » des Fleurs du mal.

Dans un style plus propre à la Fondation, des photographies « French Cancans » sont liées à un bel hommage au photographe de renom Marcel Imsand (1929-2017), décédé en novembre dernier. Ce dernier est l’auteur de clichés datant du 16 mai 1987, lors de l’inauguration d’une première exposition consacrée à Toulouse-Lautrec, « Toulouse-Lautrec au Musée d’Albi et dans les collections suisses ». A cette occasion, des danseuses avaient mis le feu au hall d’exposition en agitant leur jupon.

Marcel Imsand, "French Cancans".JPG
Marcel Imsand, « French Cancans » © Fondation Gianadda

Aristide Bruant

L’un des points majeurs de l’exposition : les affiches pour Aristide Bruant. Chansonnier à succès, poète populaire et charismatique, il ouvre son cabaret en 1885, le fameux Mirliton. Toulouse-Lautrec se charge des affiches pour la promotion de ses spectacles, mettant en vedette Bruant toujours chapeauté et encapé de noir, avec un foulard rouge vif et épais.

Ambassadeurs : Aristide Bruant (1892) , Aristide à l’Eldorado (1892) et Aristide Bruant dans son cabaret (1893). Ces trois affiches montrent un Aristide au visage fort et carré. Il a une allure fière et engagée. Lèvres fines, sourcils marqués. En héros du divertissement, du verbe et de la cause ouvrière, le style de l’artiste laisse penser à un personnage de bande dessinée, à une époque où les illustrations du neuvième art dans sa version moderne, vivent, leur effervescence.

Elles

La partie culminante est atteinte par les lithographies en couleurs de l’album Elles (1896), qui en réunit onze. Toulouse-Lautrec a voulu faire honneur aux femmes de manière générale. Et aux prostituées, femmes, elles aussi, à part entière. L’homme était un habitué des bordels et entretenait une relation d’amitié avec ces dernières. Sans jugement ni volonté de créer des images érotiques, il veut montrer la douceur de leur quotidien, leur vie normale.

Henri de Toulouse-Lautrec, Elles, troisième lithographie
Henri de Toulouse-Lautrec, « Elles » (troisième lithographie) © Fondation Gianadda

La troisième lithographie de la série, qui sert également d’affiche, garde une certaine sensualité, simple et sans folie. La finesse des mains blanches de la femme plonge dans une chevelure blonde, profonde, souple et parfumée. Sa longue robe bleue, dessinée à gros traits, invite à la découverte du calme et de la légèreté, à un voyage vers le plaisir, écrit en poème par Baudelaire, écrit en couleurs par Toulouse-Lautrec. C’était la Belle Epoque.

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : Loris S. Musumeci pour Le Regard Libre

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