« Venir grand sans virgules », la fraîcheur de la simplicité

Les lettres romandes du mardi – Jonas Follonier

Parfois il suffit d’être l’un à côté de l’autre en silence ça me fait le même effet que de m’asseoir au pied du noyer en rentrant de l’école on accepte de ne pas ouvrir la bouche et le vide n’existe plus.
On est là.

C’est simple. C’est d’une beauté primordiale. C’est d’une fraîcheur apaisante et rassurante. C’est le premier roman de Myriam Wahli, publié aux Editions de l’Aire. Née en 1989 dans le Jura Bernois, cette jeune auteur romande a réuni vingt-et-un chapitres de quelques pages chacun pour en faire un ouvrage à l’écriture singulière. Sans virgules, comme l’indique son titre, Venir grand sans virgules raconte l’enfance. L’enfance de l’auteur ? Peu importe. L’enfance tout court, qui se reflète dans l’écriture et les associations d’idées.

Or si l’enfance constitue le contexte et même l’essence de cet écrit, serait-elle aussi son objet ? Pas exactement. La thématique semblerait plutôt se trouver du côté adulte : la petitesse d’esprit des grandes personnes, le fonctionnement de leurs pensées par tiroirs, par étiquettes. Par virgules. Ce que l’écriture de ce roman, justement, vient questionner par son style même.

Plus le temps passe et plus je découvre les couches que les adultes mettent sur les choses plus le temps passe et plus les choses qui au début étaient peut-être simples deviennent compliquées et c’est comme si tout le village avec toutes les maisons et tous les gens dedans étaient recouvert d’un mille feuilles chaque chose son nombre de couches avec tout dessus le sucre glace pour faire briller et si on regarde l’église les couches montent presque jusqu’au ciel.

Si la première œuvre de Myriam Wahlin nous offre le plaisir de nous replonger dans la manière de penser que nous avions un beau temps, lorsque nous étions mômes – paradoxal pouvoir que d’engendrer un sentiment de familiarité au moyen de procédés littéraires peu familiers –, c’est aussi l’humour qui obtient une place de premier rang au gré des pages : « Je me souviens du dimanche comme du jour des trois tresses. Une sur la table et deux sur la tête. »

Et c’est quand humour et lucidité se mêlent que le livre propose ses fulgurances les plus réussies :

On a tendance à l’oublier et à se prendre soi avec sa petite collection de tracteurs ses petites clôtures ses petits regards entre voisins derrière les rideaux eh salut comment aujourd’hui y annoncent du beau ça risque de se gâter à partir de mardi prochain on a tendance à se prendre pour le centre du monde.

Le petit monde de ce roman, quelque part dans le Jura Suisse, nous ne pouvons que le ressentir. Chacun a en soi sa petite province ; chacun a haï des rites ridicules, auxquels on repense désormais avec tendresse ; chacun aurait rêvé de pouvoir écrire les pensées magiques qui furent les siennes à l’âge de l’école primaire. C’est en somme ce qu’a pu faire Myriam Wahli, grâce à la magie de l’écriture, basée sur le choix d’un narrateur. Un défi relevé avec brio.

Dans notre édition papier de juin, retrouvez la rencontre de notre journaliste Alexandre Wälti avec l’auteur Myriam Wahli.

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © FIFF / Yoann Corthésy

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