Myriam Wahli et la fulgurance de l’enfance

Le Regard Libre N° 39 – Alexandre Wälti

Une voix d’enfant qui traverse les champs en toute insouciance malgré la gravité de la réalité. La phrase ébauche un résumé de Venir grand sans virgules de Myriam Wahli. Un premier roman qui est coloré d’inventivité littéraire et d’émotions contrastées. L’occasion de la rencontrer et de découvrir plus attentivement l’univers scintillant qui pétille dans ses mots.

Il y a une révolte sereine dans l’attitude de Myriam Wahli, longiligne, la boucle ample et dorée, pendant à une seule oreille, un pull noir et fin, le gilet doudoune bleu pastel par dessus et un bonnet bleu roi sous lequel dépassent à peine des cheveux très courts sur le haut du front. Elle s’approche, salue la serveuse des Menteurs en suisse allemand – dialecte ô combien important dans Venir grand sans virgules, publié aux éditions de l’Aire, dans la collection « Alcantara des premiers romans ». Elle progresse d’un pas rapide sur le béton rêche du sol des anciens locaux de la brasserie Cardinal de Fribourg.

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Elle nous confesse, à peine assise, qu’elle est une femme d’instinct : « Dans le processus d’écriture même, j’ai tout fait pour éliminer au maximum le mental et pour me fier complètement à l’intuition. Je n’ai pas vraiment écrit avec des plans ou des stratégies. Simplement, quand j’avais le temps, je me mettais à mon bureau, j’écoutais de la musique et j’écrivais. » Cette spontanéité sonne aussi à chacune de ses paroles comme une recherche continuelle de simplicité. Nous lui demandons ensuite pourquoi elle combat tant les adultes – qui en prennent pour leur grade dans le roman. Elle ouvre grand ses yeux foncés, nous fixe et nuance notre propos, en renchérissant : « c’est plutôt une lutte contre le mental et pour l’intuition que contre les adultes et pour l’enfance. »

Une écrivaine pour qui l’intuition est assurément plus importante que toute sorte de planification. C’est maintenant très clair. Cette urgence du spontané correspond bien à l’écriture rythmée de Myriam Wahli. Comme s’il fallait dire les sentiments avant qu’ils ne s’éteignent. Comme s’il fallait les vomir pour mieux les partager. Comme s’il fallait faire jaillir les émotions pour illuminer la vie quotidienne qui n’est pas toujours facile. Ces jaillissements parfois précipités d’éclats d’enfance colorent de joie la gravité qui étouffe la famille de Venir grand sans virgules. Un bol d’enfance pour un air de liberté. Le roman mérite d’être lu à haute voix tellement la tonalité de l’écriture dit aussi quelque chose sur le quotidien de la petite fille au centre de l’histoire. Myriam Wahli confirme notre impression à l’aide d’une métaphore et en prenant l’exemple de l’épisode de la radio : « En fait, le monde réel sort de la radio comme une presse à vermicelle. Dans son mécanisme, il y a de la pression en constante augmentation. J’ai déjà lu ce passage à haute voix et son rythme augmente sans doute la pression chez le lecteur. D’ailleurs, la petite, juste après, laisse traîner le plus possible de mots sur le chemin de l’école. »

A chacun son pré fleuri

Le Rossé sert de contrepoids à la gravité familiale. Un homme solitaire, souvent assis sur un banc – « comme sur la commode avec tous les tiroirs dedans dessous » d’après la petite –  qui surplombe la région ; vers lequel elle fuit à plusieurs reprises et qui, encore selon ses mots dans le roman, a « la mer dans les yeux ». Myriam Wahli nous confie que ce personnage est effectivement son « pré fleuri ». La conversation devient alors plus alerte, presque engagée – elle allonge ses bras sur la longue table de bois et se penche en avant – lorsque nous abordons le rôle du Rossé. Il aurait mérité plus de profondeur selon nous. L’écrivaine accepte et ne ressent pas la critique comme une chose négative. Elle avoue au contraire, réfléchie, « qu’il est toujours bon de devoir remettre en question ce que nous écrivons. » Elle ajoute, après un soupir de soulagement, que Le Rossé est « le parrain à tout faire ou le grand-père idéalisé vers lequel on s’évade quand le besoin est trop grand ». Il est surtout « l’autorité positive » qu’elle aurait voulu avoir lorsqu’elle était plus petite.

A la question du lien plus grand qu’elle aurait pu construire entre Le Rossé et la famille de la petite fille, Myriam Wahli répond après réflexion, la moitié du regard suspendu vers la fenêtre, qu’il « aurait alors été complice de la lourdeur de la famille. » Par conséquent, « il devait être totalement extérieur pour former un contrepoids au carcan social, religieux et familial. » Elle termine, laconique, « il le fallait pour sortir la petite de ce machin gluant. » Elle ajoute encore prestement que la petite fille « met l’aiguille dans le ballon », explose ce cadre familial rigide par son besoin de liberté ; sa seule révolte est de poser un regard « qui fait parfois mal » sur la famille.

L’odeur du menu du jour remplit peu à peu la grande pièce bétonnée aux airs de cantine chaleureuse. Les longues tables en bois et les chaises avec une petite médaille dorée vissée dans le dossier, estampillée 1788, année de fondation de la brasserie Cardinal, sont encore vides. Quelques clients arrivent au « compte-goutte », comme nous le révèle la paroi de miroirs en face de nous. Un cuisinier hausse la voix. Notre discussion se fait plus technique, le moment est venu de parler style, ou quelque chose qui s’en approche.

Quand le paysage devient paysage

Nous soulignons évidemment le choix d’écrire en jet continu, sans virgules. Myriam Wahli s’arrête, prend un air décontracté, éclate de rire et parvient tout juste à dire ces quelques mots : « Revenons-en au vomi ! » Après cet éclat de rire partagé, elle nous explique toutefois que sa première page est sortie sans virgules et que ce n’était pas une décision préalable. Encore une fois, elle a simplement écouté son intuition et s’est obstinée à la suivre à la lettre. Elle précise qu’elle écrit très lentement, très peu et qu’elle ne retravaille jamais ses textes, donc qu’elle ne doit sous aucun prétexte interrompre le moment de l’écriture.

Nous évoquons aussi l’autre particularité stylistique du roman : la comparaison. Celle-ci foisonne et renforce la crédibilité de la petite fille puisqu’elle associe souvent ce qu’elle voit à des éléments emplis de candeur. En effet, elle perçoit le monde avec ses mots : une colline comme le ventre d’un gros bonhomme par exemple. Myriam Wahli insiste en précisant qu’elle « n’a pas fait exprès d’écrire ce livre, vraiment. » Elle admet, après un soupir, qu’il y a aussi « beaucoup de conjonctions et, en soit, c’est mauvais comme écriture, c’est handicapé. » Le ton de sa voix semble néanmoins trahir un plaisir taquin à écrire de la sorte – heureusement – même si elle admet que notre question la fait réfléchir dans la mesure où personne ne lui a fait la remarque auparavant.

Elle écrit ainsi les couleurs nuancées de l’enfance entre fuites et blessures avec un style d’écriture « lent et régulier, quoique proche du vomi, de la loghorrée », comme elle nous le répète toujours avec la même autodérision. Nos échanges dégagent enfin une admiration – le mot n’est pas de trop, vu ses yeux foncés qui pétillent soudain de lumières – pour Ramuz. Un auteur qui « n’a pas peur d’entrechoquer les mots » et qui s’impose naturellement à notre discussion. Elle parle plus spécifiquement du roman Derborence – assurément une merveille : « Dans ce roman, il y a non seulement les mots qui s’entrechoquent mais aussi les cailloux. (Rires). Ramuz est inspirant parce qu’il se base souvent sur une communauté assez restreinte de personnes. Et… il y met toujours une tension hors du commun. Pour moi, un bon roman, c’est comme un orage dans un petit village de montagne. La partie qui se déroule avant et après l’orage est particulièrement intéressante. J’aime surtout cet auteur (sa voix est de plus en plus enthousiaste) parce que chaque élément du paysage est presque aussi important que les personnages. Et je trouve ça merveilleux ! Quand le paysage est quasiment un personnage à part entière. C’est très important pour moi. »

Lisez, c’est bon pour l’esprit

Nous en venons peu à peu à la fin de notre entretien. Juste au moment où la serveuse nous demande si « on a tout ce qu’il faut » à notre table. Nous hochons la tête. Nous posons dès lors la question traditionnelle qui conclut toujours nos rencontres : que doivent lire nos lecteurs ? D’abord, tout Ramuz dont Myriam Wahli est « mangeuse », évidemment, et puis elle cite encore L’homme qui rit de Victor Hugo, qui l’a « beaucoup chamboulée » – pas si étonnant à la lumière des mots échangés – et recommande vivement L’été des charognes de Simon Johannin, « même si c’est un livre assez sombre. »

Nous discutons encore quelques minutes en toute décontraction, hors micro. Juste le temps de pointer nos doigts sur certaines institutions, certes très utiles et enrichissantes, mais qui uniformisent, broient souvent l’intuition, enferment l’imaginaire, et vont parfois à l’encontre de la nature humaine, de la liberté d’être et des effusions du cœur, indispensables à l’équilibre intime.

Myriam Wahli s’en va ensuite comme elle est venue : d’un pas vif et décidé. Comme cette phrase tirée du roman qui résume, selon elle, l’intention du livre : « Je viens avec tous ces mots qu’ils ont mis dans ma tête et je repars avec des abeilles qui dansent. » Et cette réponse hachée, claire, lorsque nous avons soumis la phrase ci-dessus à son commentaire : « Trop de mots enferment. Trop de mots pèsent. Trop de mots limitent. Trop de mots bloquent l’être, le fait d’être, le fait de sentir les choses. »

Ecrire à l’auteur : alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo : © Anja Fonseka

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