Les souverainistes doivent être pris au sérieux

Le Regard Libre N° 38 – Clément Guntern

L’avancée en Europe des partis d’« extrême droite » que l’on a pu observer récemment en Hongrie fait peur à beaucoup d’observateurs. Au lieu de stigmatiser ces votants, ne serait-il pas justement temps de traiter sérieusement leurs revendications ?

Le Brexit en 2016, puis l’arrivée de Trump à la Maison Blanche la même année, ont été vus comme les signes d’une poussée des populismes dans les pays occidentaux. Quelques mois plus tard, les élections françaises augmentèrent un peu plus la peur d’un retour des partis d’extrême droite sur le continent. Nous pouvons tout de même nous demander si cette appellation d’ « extrême », portant une grande charge symbolique, conserve du sens aujourd’hui.

Le terme d’ « extrême droite » est désuet

Il faut tout d’abord distinguer les partis de l’Europe de l’ouest de ceux de l’Europe centrale et orientale. Dans des pays comme la Pologne et la Hongrie, des partis comme le PiS et le Fidesz portent une conception souvent limitée de la démocratie, tandis que les mouvements souverainistes ou nationaux en Europe de l’ouest portent toujours des valeurs démocratiques voire de démocratie directe. Pour le FN en France, l’AfD en Allemagne ou l’UDC en Suisse, la dénomination d’extrême devrait être évitée. D’abord, parce que la droite peut prendre plusieurs sens. L’un d’entre eux est la défense d’une économie libérale. Dans ce cas, l’extrême droite en Suisse serait partagée entre certains PLR et des UDC. Dans le sens d’une droite favorable à l’ordre, l’UDC se positionne en Suisse comme le parti allant le plus loin.

Une évidence s’impose : la dénomination de droite, ou de gauche d’ailleurs, n’a pas vraiment de sens si ce n’est de qualifier des idées dans les très grandes lignes. Deux partis que l’on classe à l’extrême droite dans deux pays différents peuvent être opposés sur ces deux tendances. Par exemple, l’UDC est libérale en économie alors que le FN est protectionniste. L’extrémisme dans ces domaines conviendrait mieux à des partis tels le Fidesz en Hongrie qui promeut une démocratie « illibérale » ou le PiS en Pologne qui réduit l’indépendance de la justice. Quant aux partis d’Europe de l’ouest, des appellations telles que souverainistes ou nationalistes conviendraient mieux ; d’une part pour exprimer plus clairement leurs opinions, et d’autre part pour ne plus les stigmatiser.

Stop à la stigmatisation de ces partis

Lors de la campagne du second tour de l’élection présidentielle en France, de nombreuses personnes proches de la gauche agitaient le spectre du fascisme et de l’extrémisme pour lutter contre l’élection de Marine Le Pen. De manière générale, les médias parlent du Front National ou de l’Alternative für Deutschland comme des partis d’extrême droite. Evidemment, lorsqu’on utilise le mot « extrême », le jugement est immédiatement négatif et les citoyens proches de ces idées sont en quelque sorte montrés du doigt.

Ce rejet a priori des idées protectionnistes et souverainistes, qu’on les embrasse ou non, nourrit un fort sentiment d’opposition à l’élite politique et médiatique. Si l’on ridiculise les propositions et les individus qui les portent, on marginalise et on crée une opposition tout sauf constructive. Marine Le Pen s’en faisait justement l’écho il y a quelques mois, lorsque, répondant à la question d’une journaliste, elle critiquait le choix du qualificatif d’ « extrême » pour le parti de la Ligue du Nord en Italie. La journaliste répond que c’est ainsi que l’on nomme ce parti sans justifier le terme employé. Ce bref échange sur les ondes se révèle symptomatique d’une stigmatisation de la part de certains journalistes.

Un changement d’attitude dans les médias serait le bienvenu tant la proportion de la population séduite par les idées de ces partis souverainistes a grandi. Conserver le terme « extrême » constitue toujours le symbole de l’exclusion du débat de ces formations politiques. On leur refuse de cette manière un traitement à égalité avec les autres partis en les mettant à la marge du spectre politique.

Etre en désaccord avec ces idées ne permet nullement d’exclure les revendications d’une importante partie de la population. Le sentiment d’exclusion va aussi sur le terrain des idées, d’autant que certaines questions qu’abordent des partis comme l’UDC et le FN mériteraient un traitement plus sérieux.

Europe, mondialisation et identité

En effet, il existe depuis longtemps un certain malaise des autres partis par rapport aux questions que les souverainistes soulèvent, notamment la construction européenne, la mondialisation ou l’identité. Ces trois thèmes ont pour point commun d’appuyer le nouveau grand clivage qui vient prendre la place du traditionnel gauche-droite : le globalisme contre le protectionnisme.

Ici, de même qu’avec le terme « extrême droite », un positionnement à tendance protectrice vis-à-vis de la culture ou de l’économie revient à être traité d’extrême. Ce préjugé négatif accompagne généralement de telles idées, tandis que la mondialisation se voit régulièrement associée à l’ouverture et donc au bien. Pourtant, dans les faits, la population qui a le moins à souffrir de l’ouverture est celle qui la soutient le plus. Au-delà de savoir si la mondialisation est un bienfait, il n’en demeure pas moins qu’une partie de la population est moquée pour des idées pareilles. Il faudrait plutôt guérir ce qui a permis la montée de ces partis. Une mondialisation sans concession, autant au sein de l’Europe que dans le monde, a fait irrémédiablement les mêmes victimes, et les mêmes groupes de population s’estiment régulièrement mis à mal. On leur dénie le droit au débat car on les estime extrêmes. Faut-il rappeler que la construction européenne s’est presque toujours faite sans demander l’avis des peuples ?

Ces derniers temps, les politiques de certains pays n’ont pas daigné écouter les souffrances des perdants de la mondialisation. Cet appel légitime, qui n’a pour l’heure pas reçu de réponse satisfaisante, s’accompagne de plus en plus de positions xénophobes, racistes ou anti-démocratiques. Des dérives comme on en trouve en Hongrie avec le bâillonnement de la presse ne doivent pas être acceptées. Il reste cependant urgent de répondre à ces peurs et de traiter avec sérieux ceux qui ont trop souvent été oubliés.

Ecrire à l’auteur : clement.guntern@leregardlibre.com

Crédit photo : Wikimedia Commons © Robin Krahl, CC-by-sa 4.0

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