Au-delà de la note bleue

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Il est rare, très rare d’assister à des documentaires aussi réussis. Réalisé par la Suissesse Sophie Huber, Blue Note Records : Beyond the Note nous propose une délicieuse rétrospective sur cette mythique maison de disque, consacrée au jazz, au vrai. Notre article grand format.

« Tous les grands pianistes ont joué sous ce label », comme le dit l’un des artistes dans le film. Blue Note Records, ce sont deux Juifs allemands ayant fui le nazisme, Alfred Lion et Francis Wolff, mais surtout deux passionnés de jazz, et plus particulièrement de hard bop. Ce sont les fondateurs. Parmi les artistes liés à ce label, il y a les trois fidèles Horace Silver, Jimmy Smith et Art Blakey, mais aussi des jazzmen de renom tels que Sidney Bechet, Miles Davis, Lou Donaldson, Herbie Hancock ou encore Jay Jay Johnson, qui ont enregistré des morceaux cultes sous ce label.

Blue Note Records, c’est aussi un art absolu de l’esthétique au sens large, incluant le graphisme des pochettes. Le défi était de taille pour la cinéaste bernoise d’y ajuster la photographie de son film, qui se trouve être autant soignée que le design des albums, voire davantage. Le choix également de ne pas utiliser de voix off relève du grand art, puisque c’est la musique qui devient le narrateur du film et celle-ci s’exprime également par les artistes eux-mêmes, pour certains des jeunes artistes du moment, pour d’autres des « vieux de la vieille ».

Blue Note Records _ Beyond the Notes 7 - © Vinca Film
Wayne Shorter

Les coulisses des pochettes

Si le titre nous invite à aller « au-delà de la note », c’est bien plus que cela qui se produit. Le film, mêlant archives audiovisuelles ou sonores et actuels témoignages ou sessions d’enregistrement, opère ce coup de génie de nous faire entrer dans les instants de la création. Oui, car le jazz, ce n’est pas un homme seul écrivant des notes sur des partitions et les envoyant ensuite à des musiciens pour qu’ils les exécutent. Le jazz, cela se crée en direct, en groupe, au studio.

« Si tu veux, tu peux reprendre la mélodie ». Et la vingt-huitième prise commence. « Ça c’est un fondu ! », s’exclame le compositeur à la fin de cet énième enregistrement du morceau. C’est cette prise qui sera gardée. Puis mixée, ce qui constitue une phase autant importante que celle de l’enregistrement. Que ce soit en noir et blanc ou dans les couleurs qui nous indiquent le présent, le spectateur assiste au quotidien musical de personnes adorables, au sens fort où elles sont dignes d’être adorées. Comme le dit un jeune jazzman actuel dans le film, « les Beatles avaient l’air cool ; Jimmy Hendrix aussi. Mais ces gens-là, encore plus. »

On aurait tellement envie d’avoir fait partie de cette clique de copains, d’hommes dont le sourire ressort en contraste avec leur peau noire, de ces êtres humains auxquels nous n’avions jusqu’alors accès que sur les pochettes de vieux vinyles, un brin poussiéreux. Le film nous montre l’envers des pochettes, leurs prolongements. C’est la mise en lumière des rognages par des procédés visuels extrêmement bien vus, l’image d’une pochette Blue Note étant toujours très coupée par rapport à l’originale. On peut le dire : avec ce documentaire vivant, nous nous trouvons aux premières loges.

L’essence du jazz

En lien avec sa dimension humaine, Blue Note Records : Beyond the Note a aussi pour objet la définition de cet ovni des genres musicaux, à la fois musique d’ambiance et musique virtuose, à la fois chic et radicalement différente de la musique classique, à la fois fille du blues et ennemie du rock. Contrairement à ce dernier, le jazz vient de personnes malheureuses qui avaient besoin d’exprimer ce qu’ils avaient vécu et de transcender leurs revendications sociales. Le jazz, c’est avant tout le cri des Noirs américains. Comme le blues, dans une version déjà plus élaborée. Mais attention, cette musique n’est pas celle d’artistes malheureux : c’est celle de personnes malheureuses, qui trouvent leur bonheur en tant qu’artistes.

Naturellement, le jazz, c’est également une histoire d’instruments. La piano, le saxophone, la trompette, la clarinette et le trombone lui sont essentiels, bientôt rejoints par la batterie, la contrebasse et la guitare. Bien sûr, c’est aussi l’usage de notes bleues, à l’origine du blues, qui ont si bien exprimé la mélancolie par une légère modification, mais ô combien importante, des gammes majeures. Mais, plus importante que tout le reste, l’improvisation : le jazz, pour reprendre une formulation du film, c’est une « avancée dans l’inconnu ». Comparable à la rêverie littéraire, cette pratique artistique permet l’éclosion du nouveau en vertu de l’indéterminé.

Quel meilleur exemple aurait pu choisir Sophie Huber pour son documentaire que celui du grand Herbie Hancock, intervenant souvent dans le film, qui nous raconte l’anecdote suivante :

Je me souviens d’un concert avec Miles Davis. Il était à la trompette, moi au piano. C’était le plus beau concert que j’aie jamais fait. On n’a jamais été aussi haut, c’était l’apogée. Tout allait bien durant le concert, tout fonctionnait, tout était magnifique. Et à un moment donné, j’ai joué un accord qui était totalement faux. Totalement à côté. J’avais envie de m’enterrer sous la scène. Mais Miles Davis s’est arrêté, il a pris sa respiration, et il a joué quelques notes qui ont fait que mon accord sonnait juste et s’inscrivait dans le morceau. Je ne sais pas comment c’est possible.

Les héritiers hip-hop

L’une des grandes particularités du film est de proposer une deuxième partie où le hip-hop est présenté comme un hériter du jazz. Il fallait oser. Comparer au jazz cette musique née dans le South Bronx des années septante, n’est-ce pas aller trop vite en besogne ? Il est certain que les deux genres ont en commun une origine sociale de peuples oppressés ou du moins stigmatisés. Pour autant, la parenté musicale ne tient pas, dans la mesure où le jazz est une influence parmi d’autres – le rock, le reggae, … – des beats caractéristiques du rap et du hip-hop.

Peut-être cette seconde partie du documentaire était néanmoins une bonne idée du point de vue pédagogique, comme l’a souligné la réalisatrice à l’issue de la séance : tout comme le rock, le jazz souffre d’une méconnaissance historique et musicale auprès des jeunes générations. Et le hip-hop représentant la plus grande part du marché de la musique actuellement, sans doute était-ce un moyen intéressant pour aller chercher les jeunes. Dans la salle remplie du cinéma, pour la projection en présence de Sophie Huber, il y avait en effet une dizaine de jeunes au milieu des nombreuses têtes grisonnantes. Alors, pari réussi ou combat impossible ?

Ecrire à l’auteur : jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo : © Vinca Film

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