La musique : du silence à la mystique

Le Regard Libre N° 39 – Giovanni F. Ryffel

Parmi les expériences musicales, il en est une particulièrement intense : celle du sublime. Une expérience qui s’apparente à celle de la vision mystique, sans pour autant prétendre au même degré de perfection ni de participation à la divinité. Cependant, l’expérience de ce sublime est possible à travers la musique… pour qui veut bien l’entendre.

Qui, pendant l’écoute d’une chanson qui lui est chère, ne s’est pas déjà senti mû à l’interieur de lui-même vers un lieu qu’il ne connaissait pas encore, peut-être une clairière où, finalement, la brume se dissipait et pour un instant : « je vois… ». Qui n’a pas déjà vu s’ouvrir en lui une porte différente de toutes les portes habituelles, au moment exact où l’on écoutait attentivement un morceau que l’on découvrait comme on parcourt une ancienne carte géographique pointillée de promesses, les pupilles sillonnant la rugueuse surface et le doigt phantasmant tous les reliefs ? Qui n’a pas déjà ouï, dans l’écoute des relations entre les notes, l’instant devenir poreux à la trêve de tout mouvement, qui avait fragrance d’éternité ? Justement là où l’on écoutait le plus attentivement, l’oubli de soi et de la musique ; là où les notes tissaient avec le plus de netteté leur présence sonore, fût-elle impétueuse ou finement suggestive, le silence.

Le son et le silence, condition de toute musique

Mais de quel oubli parle-t-on et de quel silence ? Il ne s’agit certainement pas de deux mots signifiant de pures négations du son et abolissant toute possibilité de musique. Contrairement à ce que l’on pense, l’oubli et le silence ne sont que par analogie l’absence concrète de mémoire et de son, car il résulte d’une analyse plus attentive que le véritable oubli ne me permetterait même pas d’en parler : il m’effacerait en même temps qu’il s’effacerait lui-même ; d’autre part, le silence total annihilerait mon audition, en empêchant ainsi que je puisse vraiment en faire l’expérience, puisque mon oreille a besoin d’un fond minimal de fréquences sonores pour que je puisse y coucher mon écoute. Dans l’absence absolue du son, je sèmerais immédiatement ce silence radical et stérile avec la mélodie de mon verbe intérieur et les rythmes de mon corps. En effet, pour que le silence soit tel, même physiquement, il faut qu’un être humain le nomme, le reconnaisse, c’est-à-dire qu’il en ait conscience. C’est la conscience du son qui le façonne comme son tout court. Ainsi, le silence total serait vraiment audible seulement s’il pouvait être d’abord reçu et façonné en tant que silence total par ma conscience.

Or cela n’est pas possible, car la conscience est toujours conscience de quelque chose : cette relation, que les philosophes appellent « intentionnalité », est une propriété constitutive de la conscience. En vertu de cette intentionnalité, nous ne pouvons avoir affaire qu’à ce qui est, et nous devons laisser dans sa ténèbre illusoire ce qui n’est pas. Il en va de même avec l’ouïe : nous ne pouvons écouter que des sons et, de cette manière, même le silence, qui devrait en être l’absence, est d’abord la suspension d’un certain son ou encore l’intermittence du son et de l’absence de son, perçue néanmoins toujours dans mon écoute intérieure qui, se cognant contre le vide du silence physique total, se crée le simulacre d’un son, impérceptible à l’ouïe, mais qui me permet de réaliser comme une « image » de ce son paradoxal qu’est l’absence de son, c’est-à-dire le silence.

Le sublime

L’oubli et le silence, donc, ne sont pas d’abord des faits matériels ; ce n’est du moins pas de ces faits qu’il est question ici. Dans la musique s’ouvre l’espace pour un oubli et un silence, autres que ce que nous avons l’habitude d’identifier par ces deux mots : il s’agit de quelque chose de plus profond, de plus primordial même : c’est l’expérience du sublime. Je n’entends pas ici le sublime seulement au sens d’une perception de quelque chose de majestueux, mais au sens d’une véritable élévation de l’âme, qui se fait, certes, par les sens, mais qui les subsume dans un geste unique et unificateur vers un lieu qui excède les sens.

Eglise carolingienne champagne
Eglise carolingienne de Saint Etienne de Vignory, en Champagne, datant du XIe siècle © Giovanni F. Ryffel pour Le Regard Libre

Les termes sont importants : d’un côté, le sublime nous indique une expérience totalement humaine, bien que dirigée « vers le haut » ; d’autre part, la notion d’excès à laquelle il nous mène rappelle l’excessus mentis dont parlent les mystiques médiévaux, c’est-à-dire cette expérience de contact avec quelque chose qui dépasse infiniment notre entendement : une expérience qui n’est pas accomplie par nous, car nous n’en n’aurions pas la force, mais par le terme ultime de ce sublime qu’est Dieu. Or la musique ne peut pas produire par elle-même ce contact, mais elle peut disposer le cœur de l’homme à l’ouverture, l’éduquer à l’écoute de ce silence représentatif du recueillement de l’âme, qui permettra de recevoir la promesse d’un bonheur plus grand. Par mon oreille toute animale et charnelle, je peux me mettre à l’écoute de ce qui semble dépasser infiniment ma condition humaine dans l’ici et maintenant. Par la musique, je me mets à l’endroit où le don est possible, comme le dit le chantre Damien Poisblaud.

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La musique sait être vraie

La musique, donc, fait signe vers quelque chose qui la dépasse. Elle fait signe par un mouvement intérieur, elle permet de voir par l’ouïe ce qui est invisible à la vue. Peut-être que cette manière d’évoquer des visions faites de pure intuition, et par conséquent invisibles à l’œil de chair, est la seule manière véritablement adéquate pour que l’esprit humain puisse se former une image, si imparfaite soit-elle, de ce qu’est l’invisible en tant qu’invisible. Il n’est pas question ici, une fois de plus, de l’invisibilité matérielle, mais de celle qui est la condition même de la déité à laquelle tend l’âme du mystique. Celle-ci s’éveille en chaque personne qui se laisse toucher par le sublime de la musique, par ce silence qui se creuse dans les intersices des notes et des intervalles, des ornements, des mélodies et des harmonies.

La musique, en ce sens, n’est pas seulement belle, mais elle est aussi vraie : elle est la promesse d’un bonheur – promesse furtive pourrait-on dire à la suite de Jean-Louis Chrétien – qui se donne à nous comme expérience vécue de ce qui nous dépasse à jamais, mais qui est à même de nous combler. Peu importe que ce soit vrai ou faux dans les discours des intellectuels, des médias, de la société, cette promesse est là pour nous, donnée dans sa gratuité et sa fragilité lumineuses. La musique, en nous montrant ce qui nous excède au point de nous promettre le bonheur, nous indique aussi ce qui est vrai.

Elle nous révèle la vérité la plus profonde lorsqu’elle est capable de nous positionner face à l’expérience de ce sublime qui nous comble d’une promesse de joie, parce qu’il nous promet d’apercevoir la raison même de toute beauté, de toute justesse, de toute harmonie et de toute l’unité que nous cherchons pourtant avec fatigue et dispersion. Pour un instant, nous avons l’intuition vague et pourtant absolument certaine de ce qui semble être le fondement de tout : nous avons l’impression de faire face, ne fût-ce que pour le temps d’un éclair, à la Beauté en soi – comme l’appellerait Platon dans le Banquet – qui est l’éclat et la splendeur du principe de tout ce qui existe. En ayant l’intuition de cette Beauté première, nous avons l’intuition de la vérité d’un principe qui est la vérité de toutes choses. Alors, si l’on suit l’avertissement de Ben Sirac, « n’empêche pas la musique » (Siracide 32, 3), la musique authentique nous montrera bien de quelle manière elle sait être vraie.

Ecrire à l’auteur : giovanni.ryffel@leregardlibre.com

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