« My Lady », quand un jeune témoin de Jéhovah refuse la transfusion sanguine

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

« Cette cour juge en se basant sur la loi, pas sur la moralité. »

Fiona Maye (Emma Thompson), femme intègre, divisée entre deux vies. L’une est celle de My Lady, juge à la Haute Cour de Londres ; l’autre est celle de Fi, comme l’appelle affectueusement son mari, Jack (Stanley Tucci), professeur de lettres antiques à l’université. Le première cause à juger pour Fiona Maye n’est pas vraiment du ressort de la loi car elle doit départager au mieux son temps consacré à sa vie professionnelle et celui qu’elle accorde à sa vie privée, et donc particulièrement à son mari.

Fi disparaît de plus en plus dans l’ombre de My Lady. Jack se sent profondément abandonné, d’autant plus que le couple quinquagénaire n’a pas d’enfants. Il lui est pourtant difficile de trop prétendre, parce que My Lady prononce des jugements dont des vies dépendent. Celles de jumeaux siamois, puis celle d’Adam Henry (Fionn Whitehead), un jeune témoin de Jéhovah leucémique qui refuse toute transfusion sanguine et risque par conséquent de mourir. Face à ce garçon, My Lady redevient Fi pour un moment, lors d’une visite à l’hôpital, et c’est le bouleversement. Pour l’un comme pour l’autre.

Ciel gris et briques rouges

Le thème est délicat, et évidemment sujet à débats. Reste qu’une telle trame doit d’abord être portée correctement sur le plan technique. La photographie n’accomplit aucune prouesse et n’est pas dotée d’une beauté particulière. La caméra est néanmoins guidée par des procédés assez sobres et classiques qui lui vont bien. Il y a notamment les plans sur Londres qui relèvent les caractéristiques de la ville sans pour autant se transformer en film marketing. La froideur des rues ressort bien en opposition avec la chaleur des foyers ; le ciel gris épouse la rougeur des briques ; le style gothique du tribunal accentue la gravité des causes.

Les plans sur les acteurs continuent sur cet élan : sécurité et sobriété. La séparation sur l’écran entre mari et femme illustre correctement la réalité de la trame et la sert par-dessus le marché. La prestance de la toujours talentueuse Emma Thompson en robe de juge est portée par des zooms avant peu originaux, prévisibles, calculés mais efficaces. Ils élèvent la noble stature de My Lady en s’approchant d’elle en contre-plongée pour finir en plan fixe à hauteur de visage et laisser place à la parole qui prend encore davantage de poids.

Olala, bien pensé !

Le long-métrage sentimentalo-judiciaire compte cependant quelques problèmes. Les plus importants viennent du scénario. Ian McEwan a peut-être réussi son roman, The Children Act, sur lequel se base le film, mais il n’est pas parvenu à rendre son adaptation assez fluide et poignante pour le cinéma. Les petites anecdotes racontées d’une traite, juste parce qu’on voulait les placer là, ou les grandes sentences de jugement, trop lourdes et imposantes, gâchent en partie le scénario. Et les quelques phrases que l’on entend de Jack donnant son cours sont on ne peut plus caricaturales et téléphonées. Evidemment passionnant devant des étudiants passionnés, il déclame que la religion s’oppose à la liberté de l’homme. Oh, mais quelle joyeuse coïncidence ! Le film parle justement de ça : de la religion et des hommes qui sont privés de liberté. Olala, c’est quand même bien pensé !

Ironie à part, il faut rassurer le futur spectateur du film en avouant que le scénario n’est bien certainement pas à jeter à la poubelle. Il compte aussi ses qualités, bien que peu nombreuses. Les répliques des parents du jeune témoin de Jéhovah, pour l’exemple, sont excellentes. Elle traduisent avec un réalisme quasiment documentaire les intonations et les réponses toutes ciselées proposée par les manuels publiés au sein de l’organisation ou par les cours de prédication dans les salles du Royaume. Kevin Henry, père d’Adam, répond en effet à la juge et aux avocats exactement comme on recommande, chez les témoins de Jéhovah,  de parler aux « gens du monde ».

La faute au réalisateur

C’est le problème de la durée et des incessants rebondissements qui se présente ensuite. Là, la faute n’est pas à adresser qu’au scénario mais à la réalisation dans son ensemble. Richard Eyre a tourné son film, au résultat plutôt médiocre, comme s’il s’était attelé à un grand film à Oscars qui aurait fait pleurer le monde, qu’on aurait montré dans les écoles et les prisons, et qu’on aurait cité à tout-va dans les blogs de cinéphiles émotifs. On imagine assez également le réalisateur et les acteurs pleurer à la remise d’un prix prestigieux en disant que le travail fut dur, mais que la cause en valait la peine et proférer inutilement d’autres niaiseries.

On pourrait d’ailleurs accuser Emma Thompson et Fionn Whitehead d’exagérer et de la jouer trop mélo ; même s’il y a un peu de ça chez le jeune Fionn qui fait encore ses expériences – toujours plus fructueuses – il faut avouer que la faute revient surtout au réalisateur. Ce dernier semble de fait avoir troqué une émotion honnête venant d’une histoire simple contre une émotion malhonnête dopée aux larmes spéciales pop-corn pour le grand public. Le coup n’a que partiellement tourné son avantage : certes, My Lady fait assez de bruit et encaisse sans doute des sommes satisfaisantes, mais au prix de la lassitude de nombreux spectateurs.

Du ridicule, mais pas seulement

Il y a en effet bien de quoi pouffer ou souffler l’agacement face au ridicule de certaines scènes. Quand My Lady commence à se poser des questions sur son statut et qu’elle est en crise, et surtout quand le bel Adam a besoin de revoir la juge et lui transmet des poèmes sous la supplication, on a envie de rire. Le pire demeure toutefois dans le jeu du désespoir avec la pluie : lorsque Fiona et Adam pleurent ou désespèrent, les mèches encore coulantes de pluie, laquelle se mêle en ruisseaux avec les larmes amères.

Gare cependant à relever les défauts du film sans commettre un excès de sévérité. My Lady peut se vanter d’avoir quand même un bon succès dans les salles. Et, franchement, hormis les moments insupportables évoqués et quelques autres maladresses, le film est agréable à regarder, il sait émouvoir par moments, fait parfois preuve d’humour et offre tout de même une belle réflexion sur la valeur de la vie et de la dignité.

« My Lady, my choice. »

Ecrire à l’auteur : loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo : © Ascot Elite Entertainment

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