Johnny Hallyday livre un album posthume exceptionnel

Les mélodies du jeudi – Jonas Follonier

On le disait mort; il est toujours là. Du moins sa musique, et sa capacité à vendre des quantités phénoménales d’exemplaires: le cinquante-et-unième et dernier album studio de Johnny Hallyday est sorti ce 19 octobre 2018 de manière posthume. Avec 780’177 unités vendues pendant que l’album était en tête des ventes, Mon pays c’est l’amour a réalisé le meilleur démarrage de disque de tous les temps en France! Mais c’est sur le plan artistique qu’un éloge de cet opus s’impose. Ecoute et présentation d’une œuvre plus vibrante que jamais.

Enregistré en partie à Los Angeles au printemps 2017 alors que le chanteur se savait déjà atteint d’un cancer du poumon, puis quelques mois avant sa mort à Paris, Mon pays c’est l’amour porte très mal son nom. Il devrait s’appeler: Mon pays c’est la vie. Car ce que cet ultime album démontre, c’est cette envie d’exister qui brûlait dans le corps et le cœur de Johnny. Cet attachement au vivant se transmet par dix titres chantés – l’album compte également un instrumental – qui transpirent tour à tour l’amour de la vie et la peur de la mort.

Pardonne-moi
Si tu rêvais d’un autre moi, d’une autre vie
Comment pourrais-je tromper la mort quand elle sourit?
Encore une fois, encore une nuit
Pardonne-moi
[…]
Si je tremble
Si je n’ai plus peur des adieux
Si je tombe
Dis-moi, qu’aurais-je pu faire de mieux?

Pardonne-moi: il s’agit là sans conteste de l’un des titres les plus prenants de cet album, qui est aussi prenant dans son ensemble.

Une musique cohérente, des paroles qui touchent juste

Ah! un album cohérent, déjà rien que cette caractéristique est à louer chez Johnny, lui qui n’a pas toujours eu le don de la parcimonie pour les personnes participant à l’écriture, la composition et la réalisation de ses albums. Prenez un vieil album de «variétoche» comme il a pu en sortir dans les années septante avec C’est la vie (1977), où seuls quelques titres sortent du lot, ou un produit pop tel que Ma vérité (2005): c’est du bric et du broc. Ici, la sublime trilogie entamée avec Rester vivant (2014) et De l’amour (2015) se conclut de manière magistrale, avec Yodelice qui se charge de la réalisation artistique et de la composition de tous les morceaux, en collaboration avec Yarol Poupaud pour quatre d’entre eux.

Et ce n’est pas tout. Comme nous avons déjà pu le faire sentir, les paroles tiennent la route, ce qui n’était pas gagné non plus! Nous saluerons en particulier le travail de Yohann Malory, qui signe les textes de Pardonne-moi, mais aussi Un enfant du siècle et Je ne suis qu’un homme (qui clôt l’album), soit les trois chansons enregistrées à Los Angeles au printemps 2017, Toutes trois tirent le bilan de la vie d’un homme, qui a conscience de bientôt partir – et de partir bien tôt. Impossible de ne pas mentionner aussi les paroles de J’en parlerai au diable, qui ouvre l’album sous forme de chef-d’œuvre à la Johnny.

Si jamais on me dit que j’ai trahi
Alors je ne bronche pas
Si jamais on me dit que j’ai menti
Alors je ne relève pas
Car le jour viendra de répondre de mes actes
Et je ne me cacherai pas
Oui le jour viendra de respecter le pacte
Et lui seul m’entendra

J’en parlerai au diable
Si l’heure vient à sonner
De m’asseoir à sa table
Et dire ma vérité
J’en parlerai au diable
Il saura m’écouter
L’innocent, le coupable
L’homme que j’ai été

Une interprétation qui laisse sans voix

J’en parlerai au diable est le meilleur exemple de ce qu’a relevé le quotidien Le Temps: avec cet album posthume, nous avons affaire à du pur Johnny, à du vrai rock à la Hallyday. C’est une chanson directe, où le propos n’est pas timide, mais qui s’inscrit entièrement à la fois dans la tradition du rock et dans celle de la chanson française. C’est un cri noble, des larmes fières, c’est un Johnny qui s’accomplit – et qui le sait – en suivant la ligne de ces hymnes bouleversantes, comme il a su le faire aux différentes périodes de sa carrière, à l’instar de Ça n’finira jamais en 2009, Quelques cris en 1999, L’envie en 1986, Derrière l’amour en 1976 et Que je t’aime en 1969, pour n’en citer que quelques-unes.

Car la musique, les textes et la réalisation sont une chose, mais l’interprétation en est une autre. Chez Johnny, c’est bien sûr la dimension la plus importante. Les médias sont unanimes, cette fois-ci: quelle voix! Alors même qu’il souffrait d’un cancer du poumon, Johnny Hallyday semble avoir sorti une puissance vocale, de plus profond de ses tripes, embuée d’une émotion toute particulière qui n’avait jamais pu être entendue sur aucun album auparavant. Une maîtrise vocale incontestable, en somme, que l’on peut constater sur ce très beau blues où Johnny se glisse dans la peau d’un prisonnier:

Au final, ce qui fait du mal en écoutant cet album – car, pour ceux qui ont aimé Johnny, il ne fait pas que du bien – c’est de se dire qu’il aurait tellement bien résonné sur une scène. Johnny en avait conscience, cet album a été enregistré au départ dans le but de lancer une nouvelle tournée blues-rock en compagnie des musiciens qui l’entouraient depuis plusieurs années déjà, le fameux groupe dirigé par le guitariste Yarol Poupaud. Imaginez seulement le show qu’aurait représenté l’interprétation en live de ce rock à la Rolling Stones où Johnny semble s’amuser comme un enfant, accompagné par les chœurs d’Amy Keys et Carmel Helene Gaddis et les cuivres arrangés par Darrell Leonard:

Ainsi, malgré un intermède instrumental dont on aurait pu se passer (Interlude n’est que l’orchestration de cordes composée par Yvan Cassar pour J’en parlerai au diable et non retenue lors du mixage final), une chanson-titre Mon pays c’est l’amour sympathique mais moins profonde où Johnny montre qu’il sait encore monter dans les aigus et un Tomber encore très efficace mais trop lisse – et dont les paroles, composées par un fan, n’atteignent pas des sommets – l’album posthume de Johnny Hallyday est bel et bien exceptionnel et ferme les portes, non pas du pénitencier, mais d’une carrière d’un homme lui aussi exceptionnel, et Made in rock’n roll. Adieu, l’artiste.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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