L’«Indignation» de Philip Roth

Le Regard Libre N° 43 – Alexandre Wälti

Dossier spécial Philip Roth (3/4)

Mourir bêtement d’un coup de baïonnette par refus de subordination à n’importe quel ordre moral. Finir déchiqueté sur le champ de bataille comme un bout de viande parce qu’on a refusé l’inculcation d’une quelconque tradition. Est-ce que cela en vaut la peine? La question fait écho au terme «indignation» – le sentiment de colère qui soulève une action qui heurte la conscience morale, le sentiment de la justice – titre du roman de feu Philip Roth.

Une écriture parfois sarcastique, grave aussi; une plume toujours précise et aiguisée à l’affuteuse au moment de dépeindre la société américaine et ses communautarismes. Voilà l’impression qui domine au moment de tourner la dernière page du roman et de commenter l’ouvrage. Il y a aussi une réflexion qui surgit.

Dire non s’il le faut, si nos valeurs l’exigent. Ne pas oublier cette nécessité indispensable au changement. Ne pas oublier d’entrer en discussion avec celui ou celle qui nous insupporte, de réfléchir à ce qui nous froisse intimement. Ne pas oublier de remettre en question tout ce qui nous entoure. Ne pas foncer droit et comme un bulldozer avec une seule idée en tête. C’est en partie ce qui tiraille Marcus, fils de boucher, étudiant brillant, jeune homme torturé par son époque, protagoniste principal du roman Indignation. Il vit par ailleurs un contexte particulier de l’histoire des Etats-Unis, de 1951 à 1953. Quand la guerre de Corée faisait rage et que la guerre froide balbutiait déjà.

Indignation, photographie contradictoire d’une époque

Le roman de l’écrivain américain contient le soufre et les étincelles nécessaires pour consumer complètement le lecteur dans les contradictions des personnages. Ces derniers défilent sous l’œil souvent angoissé et parfois fonceur de Marcus, peut-être simplement perdu, ou «Markie» comme l’appelle sa mère, femme au caractère bien trempé, supportant, même très difficilement, la folie naissante de son mari cinquantenaire dès le départ de leur fils au très conservateur Winesburg College, dans le fin fond de l’Ohio. Là-bas, le fils prodige découvre l’univers des fraternités, clubs fermés et réservés à une certaine catégorie d’étudiants.

«Il y avait douze fraternités sur le campus, mais deux d’entre elles seulement admettaient les Juifs: l’une était une petite fraternité exclusivement juive qui comptait une cinquantaine de membres, et l’autre une fraternité sans exclusive, deux fois plus petite, fondée localement par un groupe d’étudiants idéalistes qui cherchaient à enrôler tous ceux sur qui ils pouvaient mettre la main. Les dix autres étaient réservés à des étudiants blancs, chrétiens et de sexe masculin, ensemble de conditions que personne n’aurait eu l’idée de remettre en cause sur un campus s’appuyant si fortement sur le respect des traditions.»

Marcus lui-même est une contradiction ambulante. Il ment quand cela l’arrange, ou plutôt ne dit pas toute la vérité pour sauver, d’une certaine manière, sa face, ou pire, sa fierté. C’est le cas quand il est convoqué dans le bureau de Caudwell, doyen des étudiants du Winesburg College très à cheval sur les règles et ayant véritablement existé. Dans ce passage, Philip Roth s’amuse avec talent des tensions intellectuelles et personnelles. Il écrit avec allant le crescendo enflammé qui part d’un désaccord majeur entre les deux personnages: l’obligation d’assister au culte pour tous les étudiants.

Marcus s’indigne vivement contre l’autoritarisme de l’église tout en subissant l’autorité du plus haut dignitaire du College. Ce dernier l’interroge notamment avec insistance sur les relations qu’il entretient avec les autres étudiants et étudiantes. Marcus répond en attaquant sans jamais évoquer sa liaison dangereuse avec Olivia, comme pour garder un peu d’intimité. La fille de médecin, jeune femme au passé d’alcoolique, internée en hôpital psychiatrique après une tentative de suicide et dont Marcus est tombé follement amoureux sans vraiment comprendre pourquoi. On ignore s’il cache cela au doyen dans le but d’éviter l’exclusion ou juste par provocation.

L’histoire d’amour compliquée entre Marcus et Olivia ainsi que les tensions du jeune homme avec son père tiennent le lecteur en haleine. Par ailleurs, l’écrivain noue et dénoue de nombreux nœuds et ce sans discontinuer. Deux cents pages dans lesquelles un épisode perturbe tout le sens du roman: «la Grande Razzia sur les petites culottes du campus de Winesburg». Une nuit enneigée où les étudiants se sont opposés de manière vive, surprenante et presque comique à la raideur des règles du Winesburg College. Un tournant similaire à ceux qui apparaissent souvent dans l’écriture de Philip Roth.

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Quand l’écrivain embarque ses personnages sur la montagne russe des émotions. Quand la colère, propre à l’indignation, fait exploser des carcans, les renforce ou provoque le changement. Quand on passe, d’un paragraphe à l’autre, d’un jeune homme intelligent et apaisé à un homme énervé contre des idéaux qu’il refuse d’accepter sans protester.

Roth, libre-penseur ou tortionnaire?

Vous l’aurez compris, les personnages d’Indignation sont constamment mis sous pression par ce qu’ils vivent mais aussi par les situations contradictoires que Philip Roth tisse. Il les torture autant qu’ils sont eux-mêmes torturés par ce qui les entoure, des grands idéaux aux modestes valeurs familiales. Il leur laisse toutefois la chance de refuser sa main-mise d’écrivain, de la combattre. L’auteur déploie ainsi ses capacités littéraires pour toujours faire réfléchir le lecteur.

Qu’il s’agisse d’une arme ou des pressions psychologiques que la vie nous impose, la lutte est ardue pour rester un tant soit peu indigné comme Marcus. Indigné par ce qui se passe en Allemagne. Indigné par ce qui arrive sur la route des migrants. Indigné par l’autoritarisme grandissant. S’indigner, donc, pour ne pas nous laisser faire, peu importent les risques à prendre.

Ecrire à l’auteur: alexandre.waelti@leregardlibre.com

Crédit photo: © Jonas Follonier pour Le Regard Libre

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