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«Mad Heidi»: l’irrévérence à la Suisse6 minutes de lecture

par Jordi Gabioud
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Mad Heidi © Swissploitation Films

Le premier film autoproclamé de Swissploitation déconseillé aux intolérants au lactose, Mad Heidi, asperge nos écrans d’hémoglobine. Loin d’être parfait, ce film financé par un public amateur de séries B peut pourtant être applaudi pour le simple fait d’exister.

Mad Heidi © Swissploitation Films

Qu’il est étrange de rentrer dans une salle Suisse projetant Mad Heidi! Quelques minutes avant le film, nous retrouvons des jeunes, des vieux, des amateurs et des cinéphiles, des couples, des groupes d’amis barbus et une ou deux personnes accompagnées de sièges vides et surtout, des groupes ayant abandonné la salle, trop sage et bourgeoise, il y a fort longtemps. Certains quittent la salle durant la séance, d’autres célèbrent d’une acclamation leur courte apparition: ils sont la star d’une seconde puis retournent dans l’anonymat de la salle obscure. Il n’est alors plus possible de dire que Mad Heidi est réservé à un public de niche. L’incongruité du spectacle parvient à mobiliser un nouveau public, se mêlant au cinéphile habitué des curiosités du genre. Mais qu’a à nous offrir celle-ci?

Dépasser le mythe

Heidi (Alice Lucy) vit avec son grand-père (David Schofield) dans l’insouciance d’une campagne alpine où l’herbe est toujours verte et où les chèvres se gardent toutes seules. Le jour où Peter le chevrier (Kel Matsena) est tué, Heidi comprend qu’elle doit s’élever contre la tyrannie du terrible présidentissime de la nation suisse Meili (Casper Van Dien). En partant de ce postulat, le film se veut plus loufoque que parodique. Il a l’intelligence d’utiliser le mythe d’Heidi comme une inspiration qu’il détourne rapidement.

De même pour les références du «Swiss» de «Swissploitation», qui ponctuent le film avec une bonhomie et une grossièreté qui fait plaisir à voir sur un écran de cinéma, mais qui ne sont pas seules à remplir la fonction comique comme on aurait pu le craindre. Le film ne se repose pas seulement sur sa signature et se perd avec plaisir dans ses idées de mise en scène burlesque.

Mad Heidi © Swissploitation Films

Pourtant, il y a un mythe dont Mad Heidi ne parvient pas à s’émanciper: celui du héros aux mille et un visages. En voulant raconter les origines de cette version d’Heidi, le film s’embourbe dans la narration la plus simple et classique possible, un vu et revu bien dommageable à la volonté de nouveauté qu’il revendique. Cette structure débouche notamment sur une partie bien trop longue où Heidi est enfermée et se contente de subir quelques chastes brutalités. S’ensuit une laborieuse quête de liberté jusqu’à parvenir à la fuite libératrice qui permet enfin à Heidi de devenir un mille et deuxième visage, une énième copie de toutes les histoires de vengeance connues depuis Némésis. En 2022, on aurait aimé voir une héroïne plus indépendante.

Faire confiance à son public

Après plus d’un siècle de cinéma, pourquoi se soucier encore d’expliquer au public les motivations de ses personnages, surtout quand celles-ci se ressemblent toutes? Rappelons-nous de la série Le Comte de Monte-Cristo où l’adaptation avec Gérard Depardieu nous évitait arrestation et séquestration pour nous laisser jouir du plaisir de vengeance. Il faisait disparaître sans remords un tiers de la plus grande épopée vengeresse. La trahison n’avait alors que du bon. Mad Heidi aurait mérité le même traitement. Une vengeance implacable expliquée en quelques lignes. Mad Heidi aurait pu faire confiance à son public et éviter de nous rappeler le bien-fondé des motivations d’Heidi quand elle s’oppose à un totalitarisme crasse.

Cette confiance, c’est celle de voir une Heidi prendre sa hallebarde et trancher des membres sans avoir à le justifier par une moitié de film, mais aussi celle de ne pas souligner la moindre idée de mise en scène par des gros plans insistants ou des bruitages parasites. On nous explique par l’image, on nous traduit par le son alors que nous sommes ici avant tout pour voir le spectacle d’hémoglobine se déversant le long des ruisseaux de nos montagnes.

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Or, la plupart du temps, Mad Heidi a conscience de ses limites. En témoigne le nombre conséquent de faux raccords, de scènes dérangeantes gratuites, de facilités scénaristiques, tous ces défauts font les qualités de Mad Heidi car c’est là que le film va à l’essentiel. C’est là aussi qu’on le voit pour ce qu’il est vraiment: un film de passionnés, réalisé avec le soutien d’un public heureux de donner naissance à ce détournement de mythe et qui, faute de révolutionner le genre, s’amuse comme un sale gosse murmurant quelques gros mots interdits lors d’une fondue en famille en faisant des clins d’œil à ses cadets.

Un film qui rejoint la collection littéraire Gore des Alpes dans ce qu’il a de plus défoulant. Comme si les citadins d’aujourd’hui, toujours attirés par l’utopie pastorale mais empêchés par les impératifs de l’époque, se vengeaient en inondant les alpes d’humour abject. Et son financement participatif réussi témoigne de l’importance aujourd’hui à bénéficier de tels exutoires.

Mad Heidi © Swissploitation Films

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

Mad Heidi © Swissploitation Films

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