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Films

Critique

«Vers un avenir radieux»: un soleil qui ne veut pas se coucher6 minutes de lecture

par Alice Bruxelle
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«Vers un avenir radieux» (2023) de Nanni Moretti © Sacher Film

Quinzième long-métrage de Nanni Moretti, Vers un avenir radieux fait office de film testamentaire. Sous sa fausse allure de comédie, le film se transforme en une leçon de cinéma laborieuse. Mais peut-on reprocher à Moretti de faire du Moretti?

Trente ans auparavant sortait Journal intime, l’œuvre la plus personnelle de Nanni Moretti. Le réalisateur, l’acteur et l’homme ne formaient plus qu’une entité. Sur la pochette du film, on le voit de dos sur sa Vespa. Trente ans plus tard, Moretti est de face sur une trottinette électrique. Il troque le symbole iconique et national de l’Italie contre le moyen de locomotion uniformisé et mondialisé. Si Journal intime, par son titre, ne laissait pas de doute quant à son caractère intime pour ne pas dire nombriliste, le deuxième fait office de piège pour le spectateur qui s’attend à voir une comédie et se retrouve pris en otage par les dissertations verbeuses d’un réalisateur en fin de carrière.

Vers un avenir radieux met en scène le double de Moretti: Giovanni. Ce dernier s’apprête à réaliser un film sur une période historique de l’Italie communiste, époque dont il est un grand nostalgique. Processus déjà utilisé dans Le Caïman (2006), le cinéaste renoue avec la mise en abyme: un film dans un film. S’ensuit un va-et-vient entre l’histoire du film et les soucis existentiels de Giovanni. Sa femme souhaite le quitter, sa fille le délaisse, son actrice principale n’en fait qu’à sa tête, son producteur est surendetté et veut à tout prix lui décrocher un rendez-vous chez Netflix dont il a horreur. En plus de ces sujets ennuyeux et éculés, le cinéaste nous inflige, dans une lourde volonté d’autodérision, les commentaires d’un homme rongé par la nostalgie. Le tout est entrecoupé par des pauses musicales où les acteurs le temps d’un instant se réunissent en chorale.

Ego-trip

Pour le néophyte étranger au cinéma morettien, Vers un avenir radieux est un calvaire. Pour l’initié, le calvaire était prévisible. Le cinéaste a toujours nourri ses films de sa vie personnelle. Le réalisateur, l’acteur et l’homme se rejoignent régulièrement en une seule unité, jouant parfois avec ses propres enfants, ou dans son vrai appartement. Sa subjectivité radicale et son cinéma «à la première personne» font de Moretti un réalisateur unique. Depuis les années 2000, le cinéaste instaure une plus grande distance entre lui et ses sujets de fiction. Des drames comme La Chambre du fils (2001) ou, plus récemment, Tre piani (2021) ont vu le jour. Il s’est même essayé brillamment au genre documentaire en 2018 avec Santiago, Italia. Trop méconnu, cette œuvre avait pour objet le rôle de l’Italie dans l’accueil des réfugiés politiques chiliens après le coup d’état contre Allende.

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Moretti, lorsqu’il s’éloigne de l’auto-fiction, peut être bon. En somme, inhiber le Moretti fait naître autre chose que Moretti. Hélas, Vers un avenir radieux n’est qu’une caméra filmant le nombril d’un réalisateur n’ayant plus rien à dire. Avec sa voix off «dans le champ et hors-champ» selon ses mots, le ton, autrefois judicieusement moraliste, se fait moralisateur. La comédie n’est qu’un cache-sexe: Moretti impose en réalité une leçon de cinéma. Lorsqu’il ne coupe pas la parole de ses acteurs, il convoque dans de grands monologues pompeux quelques grands maîtres du cinéma – Kieślowski, les frères Taviani, Fellini, entre autres. La comédie présumée se transforme en un exercice didactique dont on se serait volontiers passé.

Un soleil qui ne veut pas se coucher

Moretti a toujours été un bon moraliste, parce qu’il parvenait toujours à articuler le sujet individuel avec son environnement politique, familial ou religieux. Jonglant entre le privé et le public, les interrogations politiques et les questionnements existentiels, il parvient à capter et dévoiler les masques d’un individu écartelé entre ses désirs et une généralité plus grande – le Parti dans Palombella Rosa (1989), l’Eglise dans Habemus Papam (2015) ou la famille dans La Chambre du fils.

Vers un avenir radieux s’ouvre sur un constat de décalage entre Giovanni et son entourage. Une des premières scènes montre un jeune homme lors d’une réunion de tournage s’étonnant que l’Italie ait eu un passé communiste. Lors du rendez-vous avec Netflix, la société de production exige un moment «what the fuck», sa femme produit désormais des films de violence gratuite. Bref, Giovanni constate que le monde a changé. Sans lui. De nombreux gros plans sur son visage ahuri cadrent lourdement cette pénible prise de conscience.

«Vers un avenir radieux» (2023) de Nanni Moretti © Sacher Film
© Sacher Film

Mais c’est là où le film puise sa force. De nombreux auteurs auraient pu se laisser aller vers la voie réactionnaire. Mais Moretti choisit la voie de l’idéalisme forcené. La fin s’ouvre sur une uchronie: le triomphe du communisme. Soit le triomphe de son vieux rêve déjà mentionné dans Palombella Rossa. «Il sol dell’avvenire» est devenu son slogan politique. Il porte son idéal jusqu’au bout allant jusqu’à tordre le cou à la réalité historique pour voir la matérialisation de ses rêves. Même si plus personne ne l’écoute, Moretti continuera de chanter.

Vers un avenir radieux, c’est aussi le constat global de la mort du cinéma d’auteur libre face à des géants comme Netflix dont il moque habilement l’uniformisation créative. La grande qualité de Moretti consiste dans son refus de la compromission et sa constance. Le cinéaste a toujours refusé les financements mafieux des Berlusconi et a sauvegardé son indépendance grâce à sa propre maison de production Sacher Film. Cette utopie du véritable cinéma d’auteur, Moretti l’a menée à bout de bras. Aussi pénible qu’il soit à regarder, Vers un avenir radieux est le film testamentaire d’un réalisateur qui n’a cessé d’être radicalement lui-même alors que d’autres s’évertuent à surfer sur la vague du consensus mou. Même au crépuscule de sa carrière, Moretti est le soleil rouge qui ne veut pas se coucher.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

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