«La Croisade» ou l’effondrement souhaitable6 minutes de lecture

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Dans la continuité de L’Homme fidèle (2018), Abel et Marianne reprennent du service avec La Croisade. A nouveau réalisé par Louis Garrel et co-écrit avec Jean-Claude Carrière, cette courte fiction aux allures écologiques sera-t-elle aussi durable que l’idéologie qu’elle prône? Certainement pas.

La disparition d’une robe Dior peut-elle contribuer à lutter contre le réchauffement climatique? En partie oui, selon Louis Garrel. Joseph Engels, fils d’un couple parisien composé d’Abel (Louis Garrel) et Marianne (Laetitia Casta), a vendu secrètement les biens les plus luxueux de ses parents pour nourrir un projet ambitieux: sauver la planète par l’irrigation de la mer dans le Sahara. Si les parents voient cela comme un désastre, ils se rendront très vite compte que faire du profit à partir de produits de surconsommation au bénéfice d’un projet éthique sauvera la face. Pas n’importe lequel puisqu’il s’agit de sauver l’humanité entière en péril. L’incompréhension laisse place à la stupeur de l’acte héroïque de leur enfant prodige.

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La soudaine dépossession matérielle du couple emmènera Abel et Marianne sur le chemin de la prise de conscience et d’introspection conjugales et individuelles. Une menace réelle d’effondrement déterrera les non-dits et des questionnements existentiels d’adultes épris d’une culpabilité nouvelle de ne pas pouvoir offrir un monde décent à leur progéniture.

Z contre boomers

La thématique n’est pas nouvelle. On assiste aujourd’hui à un schisme générationnel où la génération dite Z – née entre 1997 et 2012 – reprocherait à la précédente leur jouissance désinvolte de ce que la société pouvait leur offrir. C’est bien l’unique force du film, celle de parvenir à représenter une certaine référentialité qui se joue au sein des foyers bourgeois. Cohabitent alors deux camps: celui des adultes dont les discussions sur l’écologie riment surtout avec confusion, et celui des enfants complices et amusés de leur ignorance. Le parti du cinéaste est évident: les enfants n’ont plus besoin des adultes, dépassés par l’organisation des premiers et leur courage de mener à bien leur projet. La précoce maturité sexuelle de Joseph, les multiples plans le montrant seul, et ses démêlés relationnels dignes d’une histoire d’adulte en sont les signes.

Surtout, Garrel estompe son image d’intellectuel pour laisser l’espace aux performances des enfants qui mènent le jeu. Abel est un homme dont la soudaine glorification de son fils le renverra à son existence moyenne où ses rêves et idéaux sont restés coincés dans sa jeunesse. Il tentera de se racheter une conscience par la mise en place de sacs de tri, autodérision évidente du réalisateur et du couple. Voir se métamorphoser Laetitia Casta en sauveuse d’abeilles alors qu’elle a défilé pendant plusieurs années pour les plus grands couturiers frise plutôt la naïve rédemption plutôt que la véritable lutte écologique.

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L’effacement et le délitement de l’autorité parentale fait donc éclater la verve enfantine du mouvement climatique qui n’est pas sans rappeler le discours de l’activiste Greta Thunberg, que visionne d’ailleurs Marianne. C’est ce mouvement ascensionnel de valeurs, partant du bas vers le haut, que propose le film. La disparition des objets a priori anodins mènera à une restructuration conjugale et existentielle; les enfants a priori innocents seront les porte-paroles du mouvement climatique mondial; la maquette du continent africain exposée au bois de Boulogne deviendra réalité à la fin lorsque la mer aura artificiellement colonisé le désert du Sahara. Mais pourquoi alors ce mouvement ne parvient pas à restituer la grandeur à laquelle il aspire?

Radicalité manquée

La Croisade brille surtout par l’absence de son sujet: l’écologie. Garrel propose aux spectateurs une solution déjà pensée, confectionnée et mise au point. Le film n’a plus qu’à tisser la conflictualité nouvelle engendrée par la manigance de la nouvelle génération, mais sa durée étonnamment courte – un peu plus d’une heure – ne donne pas la place au réalisme et la subtilité que nécessiteraient les tourments somme toute simplistes des personnages. Cette solution salvatrice de tous les maux climatiques est technologique. Lorsqu’Abel et Marianne découvrent enfin la maquette du continent africain, les enfants expliquent qu’ils ont mis les entreprises «en compétition» pour sélectionner celle qui sera capable de mettre en œuvre le projet.

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Le bénéfice engendré par la vente des objets de luxe est ce qui permet de sauver la planète. Garrel crée donc une interdépendance entre l’ancien monde et le nouveau, en somme le nouveau monde n’aurait jamais vu le jour sans l’ancien. On en serait presque à remercier Christian Dior d’avoir pu indirectement contribuer aussi à la lutte. Le cinéaste se démasque: il ne souhaite conserver que ce qui est. Sous couvert de nous offrir un monde meilleur, il ne déploie en fait un phantasme bourgeois d’auto-conservation. Le film manque ce qui fait tout le sel de l’écologie: sa radicalité et sa subversion consubstantielle.

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Lorsque la mer atteint le désert (signe que la manigance enfantine est parvenue à son but), Marianne, chevauchant un dromadaire, sourit. Un sourire qui témoigne d’un retour à la norme. Abel et Marianne pourront continuer à pérorer dans leur appartement bien soigné entre amis; ils continueront à prendre le taxi; et, qui sait, Laetitia Casta enfilera à nouveau ses robes de grands couturiers pour défiler avec l’esprit repenti.

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Citons Night Moves (2013) de Kelly Reichardt dans lequel de jeunes activistes environnementaux font exploser un barrage au nom de leurs convictions. Avec son acuité propre, la cinéaste américaine réussit à allier la thématique écologique et sa radicalité. En captant dans toute sa complexité le cheminement psychologique menant à la violence, elle fait preuve de retenue, sans imposer aux spectateurs une vision et une solution prémâchées. Mais La Croisade, à l’inverse, surenchérit les banalités et le conformisme. Cette supercherie cinématographique mène bien à une prise de conscience: on en vient à souhaiter l’effondrement.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

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