«La Plateforme»: non-explication du film

Le Netflix & chill du samedi – Loris S. Musumeci

«Est-ce que vous savez à quoi il sert ce trou?» 

Préparation du buffet. Plats exquis. Le chef contrôle chaque plat dans le détail. C’est prêt: on envoie. La nourriture est disposée en grandes pompes, mais sur une plateforme en béton. Celle-ci descend le long d’une tour souterraine organisée en niveaux qui tient davantage du trou. A chaque niveau vivent deux résidents, qui disposent de quelques instants, sans possibilité de garder des aliments de côté sous peine du châtiment, pour se nourrir à la table de la plateforme qui s’arrête à chaque étage. Pour continuer sa descente. Les résidents des niveaux supérieurs ont l’embarras du choix pour manger, mais plus la plateforme descend et moins il reste à manger. Et ce qui finit par rester est peu appétissant, voire dégoûtant. Les résidents des étages supérieurs n’hésitent pas à vomir ou à déféquer sur le buffet une fois qu’ils ont rempli leur ventre ou léché des miettes de restes çà et là.

Oui, parce que dans cette tour, il y a une règle qui s’impose en évidence: les personnes aux étages supérieurs sont supérieurs et il est normal qu’ils ne communiquent pas avec les résidents inférieurs, et hors de question de les aider. Et les personnes des étages inférieurs sont inférieurs. Ils ne méritent que merde et mépris. Goreng, nouveau résident, est surpris d’un tel fonctionnement; d’autant plus qu’il est entré volontairement dans ce centre – une prison, en fait – pour arrêter de fumer. Autant dire que son tabagisme a cessé, puisqu’il n’a eu droit d’emporter qu’un seul effet personnel: confinement pour confinement, il pris avec lui le Don Quichotte de Cervantès.

Mais un livre ne lui est peut-être pas de la plus grande nécessité dans un milieu qui, au fil des semaines, devient de plus en plus hostile. Le misère devient trop grande et Goreng se révolte: il met en œuvre un plan de solidarité pour répartir les vivres équitablement entre les différents niveaux. Mais ses moyens sont peu de chose face à la mécanique infernale du trou, face à une humanité barbare, soit égoïste et goinfre, soit affamée et violente, qui est capable d’aller jusqu’au cannibalisme.

Un peu trop simple, mais pas si simple

Tout est simple, tout est clair. La Plateforme est une critique du capitalisme, totalitaire et injuste, qui donne trop aux uns et rien aux autres. La tour est une métaphore de la société; ses niveaux représentent les classes sociales: allant des riches bourgeois égoïstes qui bouffent comme des porcs, sans respect ni pour la nourriture ni pour rien du tout, jusqu’aux miséreux qui grattent les plats pour essayer de se mettre quelque chose sous la dent, qui craignent leurs supérieurs qui les oppriment, qui souffrent, tant et tant, qu’ils en arrivent au crime, conséquence de leur pauvreté. Goreng, incarnation de l’idéal socialiste, de l’homme cultivé, de l’esprit éveillé qui prend conscience de l’absurdité de ce système, choisit la révolte pour arrêter la mécanique destructrice et absurde qui fait de chaque citoyen soit un bourreau soit une victime.

Discussion terminée. Merci au revoir! Si le film se présente effectivement sous la forme d’une métaphore qui critique bel est bien le système capitaliste, il ne saurait pourtant s’y limiter. Une part de la réalisation de Galder Gaztelu-Urrutia déçoit cependant. Elle est n’est pas que simpliste, mais elle est aussi un peu simpliste. Par moments trop démonstrative, trop insistante, trop cousue de fil blanc. Le scénario dit trop clairement ce qu’il aurait eu avantage à suggérer, avec plus de nuance, moins d’évidence. Comme lorsque le camarade d’étage de Goreng lui reproche ses idées de solidarité en lui demandant: «Mais alors tu es un sale communiste?» et Goreng de lui répondre avec une sagesse douteuse: «Non, je suis juste pour l’équité.» D’accord, mais c’est un peu facile. Un peu gros, voire idéologique.

Le symbole du livre qu’emporte le personnage principal dans la tour parle aussi un peu trop de lui-même: forcément, le seul qui a pris un livre est le seul qui ose réagir face à l’injustice, parce qu’il est cultivé et brave. La culture, c’est le salut; l’éducation, le meilleur antidote contre la criminalité et la barbarie. En soi, toutes ces idées ne sont pas fausses ou mauvaises, loin de là, mais une œuvre de fiction n’est pas un essai philosophique ou sociétal. La transmission doit s’opérer majoritairement à travers l’expérience des personnages, leur évolution dans la trame, la mise en scène des plans et des scènes, et une orchestration significative des bruitages et de la musique.

Certaines images et éléments du décor, bien qu’à moindre mesure, veulent trop en montrer: la murs sont gris, parce que la vie dans cette tour est malheureuse, soumise à une organisation totalitaire; les carreaux lumineux s’allument pour régler le rythme de la journée entre heure du repas, de sommeil, de la toilette; et l’architecture du bureau d’inscription au centre – qui apparaît lors d’une seule scène, la seule hormis la scène d’ouverture, qui se situe hors de la tour – se présente trop évidemment fasciste, récupérant les éléments formels de l’architecture fasciste qui existe réellement, mais en la modernisant à coups de béton et de néons. Comme pour le scénario, le réalisateur ne commet ni erreur ni faute de goût dans son décor. Il est encore une fois simplement trop insistant. On voit trop la réflexion qu’il y a derrière le résultat.

Pas si simple, et riche en réflexions

Ce qui n’empêche pas la photographie de prouver un travail minutieux, intelligent, et tout bonnement efficace. La tour est bien conçue, les plans en contre-plongée, très nombreux, révèlent bien l’état d’âme des personnages, écrasés par le système, écrasés par leurs vices. La photographie impressionne particulièrement dans sa gestion du temps. Lorsque Goreng passe des journées plutôt paisibles, la caméra va très vite, en découpant la scène en plans brefs qui ne montrent qu’une action. Actions du quotidien, de la vie de chacun, de la vie du consommateur moyen, la vie d’une personne normale en somme. Et l’on passe frénétiquement, entre la lumière rouge de la nuit et la lumière «naturelle» du jour, des mains qui plongent violemment dans les plats, de la gueule qui engloutit, de la bouteille de vin empoignée, du vomissement, au rasage, à la masturbation, à la gymnastique. L’habileté de la scène réside totalement dans l’identification qu’elle suscite chez le spectateur. Comme si, en quelque sorte, nous vivions tous dans cette tour.

Et puisque La Plateforme, dans son propos, n’est pas que simpliste, on voit que la critique plutôt superficielle du capitalisme est dépassée par une exploration de l’âme humaine, et de ce qu’il y a au plus intime de l’âme: des passions les plus barbares aux aspirations les plus nobles. Sans oublier la philosophie et la théologie qui s’insèrent dans l’évolution de l’histoire, en poussant la réflexion jusqu’au statut d’un messie dans une société – qui est le sauveur? quel est son rôle? en a-t-on vraiment besoin? Jusqu’aux paroles du Messie: « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.» Cette déclaration du Christ légitime le cannibalisme selon une résidente, mais on comprend que le sens profond de la phrase est biaisée par la misère des prisonniers, dans la mesure où une parole de Vie devient parole de Mort. Dans la tour, tout est inversé; à l’image de notre société où tant de paroles d’espérance, de révolutions et de vœux pieux d’égalité ont pour conséquence leur exact opposé.

Il est surprenant de voir que les articles d’explication du film explosent sur le web, mais que presque aucun ne pousse la réflexion plus loin que la critique du capitalisme. D’ailleurs, à quoi bon expliquer un film? D’autant plus quand c’est pour le faire maladroitement, en limitant le film à son apparence. Une œuvre cinématographique, ça s’analyse, ça s’interprète, ça mène à faire entrer la réflexion en résonance avec sa propre expérience, ses connaissances, mais pourquoi l’expliquer? Pourquoi prétendre comme beaucoup avoir la clef pour comprendre la fin du film? Tout cela n’a pas de sens: la fin est ouverte, contrairement à la tour. La fin et les commentaires à son sujet ne peuvent pas limiter La Plateforme: il faut chercher, méditer, reconstruire, laisser son cœur ouvert à ce que dit l’œuvre.

Vous avez donc assisté par cet article à une non-explication du film. Si vous ne l’avez pas vu et que le vertige vous tente, regardez-le. Et regardez-vous en lui. Sans rien expliquer.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédits photos: © Netflix

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