«Les Choses de la vie» qui restent

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Hommage à Michel Piccoli – Loris S. Musumeci

Deux hommages en un film, et même trois tant qu’on y est. Un hommage à Michel Piccoli, un hommage à Jean-Loup Dabadie, tous deux décédés ces derniers jours, et un hommage à Claude Sautet, qui nous a quittés il y a vingt ans. Les Choses de la vie a d’autant plus de sens pour honorer la mémoire de ces trois hommes qu’il a profondément marqué leur carrière, leur vie. Il rend Piccoli populaire, donne à Dabadie l’occasion de signer son premier scénario – et pas des moindres! –, et (re)lance le cinéma de Sautet, qui trouve enfin son style avec cette réalisation, ainsi que son actrice fétiche Romy Schneider.

Pierre (Michel Piccoli) est architecte. La quarantaine, la tête un peu dégarnie, mais il se maintient bien. Sa compagne, Hélène (Romy Schneider), est beaucoup plus jeune que lui. La différence d’âge ne semble pas la gêner. Parce qu’elle est folle de Pierre. Elle le désire, le caresse, le touche. Elle cherche sans cesse son regard. Très amoureuse, et donc jalouse. De l’ex-femme de Pierre, Catherine, avec laquelle celui-ci entretient d’excellents rapports. Leur fils, Bernard, les lie. Sa vie de père, sa vie d’homme marié, en somme sa vie d’homme normal a l’air de lui manquer. Hélène, il l’aime, oui, mais ce n’est pas toujours facile de suivre le rythme d’une femme plus jeune, qui rêve encore de voyages et d’aventures.

En fait, Pierre ne sait plus ce qu’il veut. Il ne sait plus où il en est. Et il a l’occasion de penser, de repenser, de voir et s’émouvoir sur son passé récent, sur ces petites choses de la vie, justement au moment où la vie s’en va. Toute l’action du film se déroule entre son accident de la route et sa mort tranquille, à l’hôpital. Dans son long monologue intérieur, il se dit qu’il est fatigué, qu’il est très fatigué, mais que ça va, il entrouvre les yeux, jusqu’à ce qu’il réussisse à percevoir la lumière. Jusqu’à ce que son regard s’éteigne dans la lumière.

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Le temps n’a plus d’importance. On ne sait combien de temps aura duré l’agonie de Pierre, parce que tout est perçu, rythmé et raconté à travers lui, ses souvenirs et ses rêves. La photographie est régie par des effets de flou, sous les gouttes d’eau, sous la lumière qui envahit l’écran, par des gros plans où Pierre se regarde lui-même lors de ses joies, sourire aux lèvres, lors de ses angoisses, en sueur. Des gros plans aussi, sur ce qui a vraiment compté pour lui: un «Je t’aime» tapé à la machine, une invention mécanique de son fils, la compagnie de son ami François, le visage de Catherine, le corps d’Hélène. Le rythme est aussi soumis à la phase entre la mort et la vie: la scène de l’accident en lui-même entrecoupe les scènes de souvenirs, elle ponctue le récit. Alternance entre la violence de l’accident et la douceur des pensées. Enfin, c’est La Chanson d’Hélène de Philippe Sarde qui prend le dessus sur tout: le rythme se noie dans l’eau avec la voix de Pierre, la mort est annoncée aux proches, et c’est toute l’image qui devient floue.

En accompagnant Pierre, je me suis demandé ce qu’étaient les choses de la vie auxquelles on pensait au moment de passer à trépas. Je crois que comme Pierre, on pense à ce qui était beau. A ce qui aurait pu être ou ne pas être. On pense aux amis. Aux amours toujours grandioses, jamais satisfaites; toujours phantasmées dans la gloire, jamais vécues que dans la simplicité. On pense aux petites habitudes: à la cigarette du matin, au café, aux verres partagés. Aux détails. On pense à ses doutes; on pense à ses regrets. A ses déchirements. Et on voit que ce qui a vraiment compté, au final, c’est peu de chose au vu de tout le reste. Mais tout le reste s’en va. Peu de choses restent. Les petites choses de la vie restent. Dans la lumière. Dans l’absence. Dans la fin. Aujourd’hui on est là, demain on ne sait pas.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Société française de distribution cinématographique

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