«La Grande Bouffe», à la vie, à la mort!

Les mercredis du cinéma – Edition spéciale: Hommage à Michel Piccoli – Jonas Follonier

Qui n’a jamais rêvé d’organiser une orgie culinaire avec des amis? Nous sommes sans doute plus nombreux que l’on croit à l’avoir fait. Mais de l’avoir fait au degré de Michel Piccoli dans La Grande Bouffe, il y a peu de chance. Or les excès sont souvent des quintessences de profondeur – et pas seulement de gorge. Dans ce film franco-italien de Marco Ferreri sorti en 1973, la bonne chère et les plaisirs de la chair sont autant de célébrations de la vie, de son absurdité et de sa facilité; quant aux pleurs et au vomi, ils signent les prémisses de ce qui finit forcément par tous nous saisir: la mort. Aussi présente que la vie dans ce long-métrage. Comme dans la vie elle-même.

Quatre hommes, une envie commune: s’enfermer dans une grande demeure le temps d’un week-end pour manger jusqu’à la mort. Sous les couverts d’un soi-disant «séminaire gastronomique», cette bande de copains applique à la lettre la fameuse idée d’Epicure, selon laquelle la qualité d’un repas ne dépend pas de sa longueur, mais de sa qualité. Il en va bien sûr de la vie comme d’un repas – la vie n’est-elle pas d’ailleurs réductible à la table et à tout ce qui l’entoure comme joyeuseries? Ennuyés par leur routine, ces gaillards ont donc choisi de se faire plaisir, en sortant les grands moyens. Volaille, gâteaux, huîtres, gonzesses et pinard s’invitent dans la grande et étrange villa du personnage efféminé incarné par Michel Piccoli… un certain Michel.

«L’idéal, ce serait de pouvoir continuer à manger comme ça indéfiniment. Qu’est-ce que vous en pensez?
– Bien sûr, ce serait magnifique.
– A toi la caille, à moins le coquelet.»

Les quatre petits cochons

«Ecoutez, messieurs, nous ne sommes pas ici pour faire une orgie crapuleuse, nous n’allons pas nous éterniser autour de cet table.» Tu parles, Charles! Au cours du premier repas de cette fin de semaine en mode «confinement et on se goinfre entre copains», l’ambiance est encore correcte. Les convives restent à table pour s’empiffrer, suivant ce qui s’apparente à un habituel entrée-plat-dessert, même si bien fourni. Mais déjà un élément peu commun y est présent: les hommes se sustentent en regardant des diapositives anciennes de femmes nues. C’est de l’art, disent-ils. Ou du cochon. Allez savoir! Les «mmh» des protagonistes concernent aussi bien les plats que les non-plates. C’est le début de la métaphore filée tout au long de cette histoire, qui me rappelle l’un de mes moments préférés de La vie très horrificque du grand Gargantua:

«Grandgousier estoit bon raillard en son temps, aymant à boyre net autant que homme qui pour lors fust au monde, et mangeoit voluntiers salé. […] En son eage virile espousa Gargamelle, fille du roi des Parpaillos, belle gouge et de bonne troigne, et faisoient eux deux souvent ensemble la beste à deux doz, joyeusement se frotans le lard, tant qu’elle engroissa d’un beau filz et le porta jusques à l’unziesme moys.»

Tout y est: le lien entre la bonté et la boisson, entre le sel et la vie, entre la vie et l’amour, entre l’amour et le sexe, entre le sexe et le manger, entre le ventre et l’accouchement. Unions sacrées que La Grande Bouffe, évidemment, met en scène jusqu’à l’overdose. Jusqu’à ce que le spectateur n’en puisse plus. On comprend que le film ait fait scandale lors de sa présentation chez les coqs cokés de Cannes: le spectacle d’une bourgeoisie décadente et d’un consumérisme débridé a dû leur causer quelques soucis de conscience (cachez cette vie que je ne saurais vivre). Aspirer la moelle d’un os debout devant ses copains, déclarer «to be or not to be» en brandissant au ciel une énorme tête de porc, se faire chevaucher par une femme qui dévore du poulet, jouer du piano le plus fort possible pour couvrir le bruit de ses pets, demander en mariage une quasi-inconnue en pleine pipe… tout un programme pour le moins grotesque.

«Tu sais ce qu’on va faire avec le poisson? On va le manger. Parce que j’ai des amis très très méchants qui viennent manger tous les poissons.»

Un programme grotesque, même vulgaire, mais qui caresse une partie de notre nature et qui en dit beaucoup sur la vie: dormir, manger, boire, aller aux toilettes, copuler, n’est-ce pas la grande majorité de ce que nous accomplissons sur cette planète? Tant d’hypocrisie règne pour camoufler nos bas instincts qu’il en devient salutaire de rappeler à quel point se remplir de tourte aux trois foies nous tente souvent plus que d’aller faire du sport ou que sais-je. D’ailleurs, tout érotomane digne de ce nom sait que le sexe apporte toute la condition physique qu’il faut. Mais foin d’exagérations, le film est sérieux sur un point: la vie étant dirigée vers la mort, mieux vaut la remplir de plaisir; et le plus grand d’entre eux est l’amitié – c’est encore Epicure qui le dit. D’ailleurs, pas besoin de célébrer l’amitié très régulièrement; il suffit de bien la célébrer.

«Alors comme ça le week-end vous vous enfermez ici pour manger?
– Non, seulement de temps en temps.»

L’amitié, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas uniquement spirituelle; elle s’incarne aussi, et peut-être avant tout, dans des choses physiques. Vivre l’amitié, c’est faire bombance en bonne compagnie, c’est offrir une bouteille, c’est serrer des mains. Certains iraient même jusqu’à dire que c’est tâter des tétons tarifés. Encore à moitié confinés, nous sommes bien placés pour savoir ce qu’apporte à l’être humain cet ensemble de sensations faite de petites choses concrètes. La Grande Bouffe, c’est donc aussi ça: la grande communion. Mourir, oui; mourir seul, oui; mais entouré. Même si le film regorge de perles au niveau des dialogues («Qui veut de mon boudin?», «On peut chanter en travaillant?», «Un peu de laisser aller, nom de Dieu!»), c’est néanmoins Jacques Brel qui clôturera cette balade ciné-gastronomique avec Le dernier repas:

«A mon dernier repas
Je veux voir mon âne
Mes poules et mes oies
Mes vaches et mes femmes
A mon dernier repas
Je veux voir ces drôlesses
Dont je fus maître et roi
Ou qui furent mes maîtresses

Quand j’aurai dans la panse
De quoi noyer la terre
Je briserai mon verre
Pour faire le silence
Et chanterai à tue-tête
A la mort qui s’avance
Les paillardes romances
Qui font peur aux nonnettes

Puis je veux qu’on m’emmène
En haut de ma colline
Voir le soir qui chemine
Lentement vers la plaine
Et là debout encore
J’insulterai les bourgeois
Sans crainte et sans remords
Une dernière fois»

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Mara Films

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