Qui a dit qu’un film d’action ne pouvait pas être profond?

Les mercredis du cinéma – Jonas Follonier

Qui a dit qu’un film d’action ne pouvait pas être profond? Personne. Et heureusement. La preuve en est avec Manhattan Lockdown, un film américain aussi mainstream qu’excellent et aussi divertissant que philosophique. Ce polar sensationnel aux maintes scènes d’action arrive à faire réfléchir le spectateur sur le mal et à placer au centre de l’histoire la recherche de la vérité. Sans que cela soit cliché, ni trop subtil. Une réussite.

La nuit tombe sur New York. Deux malfrats entrent en effraction dans un commerce de vins. Ils viennent chercher de la cocaïne dont ils savent qu’elle est cachée dans le magasin. Sauf que les choses tournent autrement que prévu. Il n’y a pas trente mille, mais trois cents mille grammes de coke. Autant dire une sacrée quantité de blanche. Comme on n’en trouve jamais. Curieux. Et comme par hasard, des policiers arrivent au même moment sur les lieux. S’ensuit un massacre. Sept flics y passent.

Une bonne surprise

Or, le hasard, qui y croit? «Il n’y a rien de plus étrange qu’une coïncidence», comme le dit un philosophe fictif dont se souvient le personnage d’Hercule Poirot dans un des épisodes de la série télévisée. La vérité doit être faite. Et surtout, les deux assassins doivent être retrouvés. L’inspecteur réputé Andre Davis (Chadwick Boseman) est sollicité. Il décide de fermer Manhattan. Les vingt-et-un ponts qui permettent de sortir de l’île sont bloqués par des barrages de police. L’enquêteur n’a que quelques heures pour retrouver les meurtriers avant que le jour ne se lève. Et pour faire toute la lumière sur cette affaire.

Cette affaire, c’est le réalisateur Brian Kirk qui la raconte – et c’est son premier film. Il faut dire tout de suite que c’est une bonne surprise! Là où l’on pouvait s’attendre à un blockbuster sans innovation ni profondeur, le cinéaste nous offre tout le contraire. Ici, des séquences simultanées qui font suivre l’enquête en direct et parfois de manière symbolique; là, de grands plans sur la ville endormie mais illuminée, comme pour montrer que des gens mènent leur simple existence tandis que le pire sévit à leur insu. Un film qui a du style, de la classe. Et qui est autant efficace qu’une série Netflix.

Aussi, malgré quelques défauts qui ne ruinent pas du tout l’ensemble, comme par exemple une trop longue course-poursuite ou un socio-économisme qui justifie trop le crime, Manhattan Lockdown livre une véritable réflexion philosophique, s’étalant sur plusieurs thématiques. Qui se voient incarnées dans un grand film d’action et non dans quelque abstraction de film d’auteur niais.

Curiosité, vérité

Tout d’abord, le thème de la curiosité. Une qualité à la fois du détective et du journaliste. Si l’on en croit les présocratiques et bien d’autres, la quête de vérité du philosophe commence par l’émerveillement du monde. Une caractéristique qui peut aussi être attribuée au journaliste, à ceci près qu’il doit aussi être guidé par une soif de creuser les infos, d’éclairer des zones d’ombre. Et on retrouve là aussi l’enquêteur, justement. Plus voué à faire le bien qu’à constater le monde. Davantage motivé par sa haine du mal qui sévit dans la société que par les richesses de celle-ci.

Et c’est ainsi qu’au début du film, on voit que la tâche qui incombe à l’inspecteur dans la lignée de son père est de «ne pas croire ce qu’on dit sur le bien et le mal, trouver le sens de la justice dans un monde souvent cruel.» Dur, mais vrai. Cette réflexion, qui n’est donc pas seulement la mienne, mais bien celle du film, se trouvera dans toutes les scènes suivantes, explicitement ou implicitement. Avec toujours au centre de la caméra le personnage principal d’Andre Davis. «Tu dois regarder le diable en face», lui dit sa mère qui n’a plus beaucoup de mémoire, mais toujours autant de bon sens et de lucidité.

La liberté de faire le mal n’en est pas une

Ensuite, le thème de la liberté. Est-ce vraiment une liberté que de jouir de plaisirs en tous genres je ne sais où – loin, en tout cas – en ayant une mauvaise conscience sur le dos? Commettre des crimes pour ensuite se la couler douce nous paraît absurde et surtout malhonnête. Pourtant, il faut bien que ceux qui choisissent cette voie criminelle croient pouvoir y obtenir quelque chose de souhaitable. Ce sentiment de liberté, sans doute. Avec pour condition psychologique celle d’être remonté contre l’idée d’une quelconque justice, puisque la société est pour eux fondamentalement injuste. Tout est alors permis. Jusqu’au meurtre d’une dizaine de policiers, hommes de valeur, a priori innocents.

«C’est complètement con, partons!», dit l’un des gangsters durant la casse. «Mais non, c’est la liberté!», lui répond l’autre. Sauf que la liberté doit être orientée vers le bien. Etre libre, ce n’est pas faire ce que l’on veut, c’est en quelque sorte faire ce que l’on doit. Elle n’a de sens que si ce que l’on veut est choisi avec raison, c’est-à-dire dans l’optique du bien. Ainsi, qui a dit que les films d’action ne pouvaient être l’occasion d’enseignements philosophiques? J’irais même plus loin: quoi de mieux qu’un bon film d’enquête policière, si possible vecteur d’émotions fortes et porteur d’une photographie efficace, pour vivre une séance de cinéma profonde? Aller dormir moins bête et plus humain, voilà bien la finalité de l’art en général.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Ascot Elite Entertainment

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