Après «American Beauty» et «Skyfall», Sam Mendes nous épate avec «1917»

Les mercredis du cinéma – Loris S. Musumeci

«Vers la gloire ou vers le linceul, voyage plus vite qui va seul.»

6 avril 1917. L’armée britannique a des hommes en France. Le caporal Blake se situe en zone explosive: à la ligne de front des avancées de l’armée allemande. Sortir la tête de la tranchée, c’est se la faire trancher. Et il doit pourtant en sortir de ces tranchées. Ordre direct du général Erinemore. Après avoir dû choisir un camarade, le caporal Schofield, on lui annonce la portée de cette mission qui a tout de l’impossible.

Sortir des tranchées, certes, mais traverser le territoire ennemi pour porter un message à un autre bataillon, qui se prépare à envoyer le lendemain, à l’aube, 1600 soldats à la mort. Piège des Allemands; qui ont d’ailleurs bien pensé à rendre impossible toute communication entre les différents bataillons. Le seul moyen d’éviter le massacre, c’est d’envoyer deux hommes à pieds. Ordre de général, oui, mais à quoi bon courir vers une mort quasi certaine? Dans ce bataillon qui se prépare à être décimé, il y a le frère du caporal Blake: le lieutenant Blake. Les caporaux se lancent, la peur au ventre, le courage au cœur.

Un regard différent

Sam Mendes n’a pas visé l’originalité, du moins pour le sujet. Même si, première ou seconde Guerre mondiale que ce soit, le thème n’est jamais vraiment épuisé. Derrière les maintes redites, il y a un regard différent. Qui rend par là l’œuvre intéressante. 1917 est intéressant. Même très intéressant. Et prenant, émouvant. Et spectaculaire, éprouvant. Et angoissant, épatant. Quel film!

Au niveau formel, le travail créatif de la réalisation saute aux yeux. Déjà par le fait que tout le long-métrage est construit en une série de plan-séquences. C’est pour cette raison qu’on a l’impression que la caméra ne lâche jamais d’une semelle les deux personnages principaux. C’est pour cette raison que le spectateur les suit à son tour, découvrant toujours après eux les périls qui les attendent. Quand la caméra est derrière l’un des caporaux, elle laisse planer le mystère à chaque angle. Quand elle est devant, face au canon du fusil, elle ignore tout; elle se concentre sur l’expression du visage du personnage qui risque sa vie.

© Universal Pictures International Switzerland

La caméra, dans ses mouvements, concorde aussi avec les émotions de Blake et de Schofield. Elle les suit, par devant ou par derrière, dans un travelling stable quand ils sont calmes. Elles s’agite quand ils s’agitent. L’effet est flagrant! On reconnaît la maîtrise de l’image dont avait fait preuve le réalisateur, à l’époque encore naissant, pour American Beauty (1999), chef-d’œuvre qui avait gagné l’Oscar du meilleur film en 2000, entre autres nombreux prix.

Mais le délice du travail formel ne s’arrête pas là. De la référence à American Beauty, on passe à celle encore plus populaire du James Bond Skyfall (2012), toujours de Sam Mendes. Les jeux d’ombres et de lumières avaient révélé que les aventures de 007 pouvaient être portées par des images spectaculaires. Le spectacle continue avec 1917. Le caporal Schofield traverse un village en ruines durant la nuit, des explosifs sortent les pierres de leur obscurité à intervalles réguliers. Les ombres se confondent aux ruines. Le rouge envahit le paysage gris-mort. Et imaginez-vous le tout dans un plan-séquence qui dure une bonne dizaine de minutes. Cloués face à l’écran, vous partagez la peur mâtinée de détermination du caporal, vous assistez à des images oniriques. Le film devient un poème tragique, un poème épique, par son visuel.

La contrebasse grince encore

Et la bande sonore nous ramène à un autre film de guerre: Dunkerque (2017) de Christopher Nolan. Pas de bruits d’avion qui déchirent le ciel cette fois, mais la même contrebasse qui grince gravement. Le même chronomètre tambourinant le temps qui passe; ce temps dont la vie de 1600 hommes dépend. La photographie est riche à chaque instant du film, mais certaines scènes donnent la priorité aux sons qui nous en disent encore plus que l’image. Un cœur qui bat d’angoisse. Une respiration qui s’accélère jusqu’à se couper. Des pas qui courent, tapant à terre le rythme du salut. De justesse.

1917, un film de guerre. Un film d’horreur aussi, dans ce que l’horreur peut nous dire de la réalité. Des corps qui pourrissent. Des corps qui s’en vont, dans les becs des corbeaux, sous les dents des rats. Des maisons détruites. Des soldats mutilés. Le film ne se termine pas sur les sourires de la fin de la guerre, mais dans le deuil. Il n’y pas de happy end au bout d’un fusil. Mais les hommes restent des hommes, à la guerre comme à la paix. Et nul ne peut vivre sans la confiance en autrui. Sans l’amitié. La seule capable de provoquer des miracles dans la mort, dans l’horreur, dans la boue, dans le feu, dans une guerre, en 1917.

«Cette guerre ne se terminera que d’une seule façon: au dernier survivant.» 

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com

Crédit photo: © Universal Pictures International Switzerland

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