«Ride or Die»: rencontre entre la poudre et le feu

Les plateformes ciné du samedi – Alice Bruxelle

Puisqu’il est passé presque inaperçu, c’est l’occasion de mettre en lumière le nouveau Ryuichi Hiroki, disponible sur Netflix. Romance plus que thriller psychologique, Ride or Die nous embarque dans une confusion de sentiments à travers la campagne japonaise. Adapté du manga Gunjōe, ce Thelma et Louise trash rend surtout compte d’un certain malaise au sein de la civilisation nippone. 

Seriez-vous capable de tuer par amour? Pour tout être normalement constitué, il s’agit d’une question nécessitant un court temps de réflexion au moins. Rei (Kiko Mizuhara), elle, n’a jamais hésité lorsqu’elle a planté un morceau de verre dans la gorge du mari violent de celle qu’elle aime. Dix ans après avoir quitté le lycée, Nanae (Honami Satô) sollicite Rei pour lui demander de liquider celui qui la bat nuit et jour.

Dans ce tableau du Japon contemporain commence ensuite une fuite vers nulle part, à deux, où se mêleront sentiments, irrationalité, violence. C’est au travers du prisme de deux femmes amoureuses que Ryuichi Hiroki nous propose son regard. Les scènes sanglantes, presque graphiques, se succédant aux scènes de sexe, nous nous immisçons aux côtés de deux femmes et de toutes leurs ambigüités et contradictions.

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Thriller manqué, romance réussie

Le développement des deux protagonistes correspond à deux carcans sociaux éculés, pour ne pas dire clichés: Rei, bourgeoise qui ne comprend pas le principe de cuisiner si des sous-fifres le font à sa place, et Nanae, couverte d’ecchymoses de la tête aux pieds, anciennement tabassée par son père, puis par son mari et prête à se prostituer pour payer ses études.

La trame narrative linéaire du road movie est entrecoupée par de nombreux flash-backs qui permettent d’expliquer la genèse de leur amitié. Ces ajouts, en plus de couper l’élan avec lequel se suivent les péripéties, ne font que renforcer l’idée que le film penche plus du côté de la romance que d’un thriller psychologique comme annoncé. Le genre thriller du film rate son coup: trame narrative linéaire, les rebondissements sont prévisibles, et peu de suspense à la clef. Malgré ces quelques écueils, la romance convainc, notamment par le jeu d’actrice tantôt juvénile, tantôt grave et par la chimie palpable des deux interprètes.

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Regard sur les femmes et la sexualité

Ryuichi Hiroki est avant tout un réalisateur dont l’objet favori est les femmes. Présentes dans presque tous ces films, notamment dans l’excellent Vibrator (2003) où une femme aux prises avec de troubles psychologiques s’entiche d’un chauffeur de camion avec qui elle se découvrira sexuellement. Ou encore The Egoists (2011) dans lequel une strip-teaseuse et un joueur invétéré tentent de faire table rase du passé pour construire une vie nouvelle. Mettant à nu ses acteurs, le réalisateur construit des personnages en quête de leur propre sexualité, frôlant sans arrêt les limites de la marginalité au sein d’une société japonaise bien cadrée. Ride or Die ne fait pas exception à la logique du réalisateur. 

Film doux et brutal, ni amies, ni amantes, leur relation est intime, mais nous devons patienter jusqu’à la deuxième heure du film pour enfin assister à des gestes tendres. Entre distance et fusion, alternant les plans larges à l’extérieur et plans-séquences rapprochés à l’intérieur, le cinéaste s’amuse avec l’ambivalence, et le no man’s land dans lequel il place leur relation.

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Outre son regard sur les femmes et la sexualité et à travers une mise en scène épurée, Ryuichi Hiroki aime mettre en scène des personnages se situant à la limite de la marginalité. Celle-ci se matérialise par la prise en considération de l’homosexualité féminine dans le paysage nippon. Même si le Japon est un pays relativement ouvert sur ce genre de questions, il demeure un certain malaise au sein des familles, comme en témoigne le personnage de l’ex-petite-amie de Rei, qui pleure de ne pas pouvoir donner des enfants à sa mère ou Rei, qui à 29 ans, reste dans le plus profond des placards de peur de froisser la «piété familiale». Sans être totalement marginalisées, elles frôlent les conventions dans ce climat conservateur accentué aussi par l’ultra-violence des hommes.

Ne tombant pas dans un procès gratuit à leur encontre, le film est avant tout une recherche d’auto-libération qui ne se réalise que dans la fuite. D’ailleurs, le film a lui-même rejoint la liste très serrée des films lesbiens japonais dont font partie notamment Kakera: A Piece of Our Life (2009) ou Manji (1964). Le pays du soleil levant verra peut-être l’arc-en-ciel un peu plus étincelant un jour. 

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Crédits photo: © Netflix

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