«Titane»: naissance d’un monstre

Les mercredis du cinéma – Alice Bruxelle

Remarquée par son premier long-métrage Grave (2016), Julia Ducournau parvient rapidement à se faire un nom dans le milieu du cinéma français de genre. Très attendu, son deuxième long-métrage, Titane, aurait provoqué, en plus de la Palme d’Or à Cannes, quelques malaises et vomissements au sein de la Croisette. Réalité ou coup marketing? Qu’importe, car l’audace de la réalisatrice ne laissera personne indifférent.

Julia Ducournau a-t-elle entendu les considérations de notre rédacteur Antoine Bernhard qualifiant le gros du cinéma français actuel de «pitreries mièvres et grasses»? L’empreinte de la réalisatrice ne s’inscrit pas dans la mièvrerie. Cela en fait-il un film abouti pour autant? Rien n’est moins sûr. A cause de son aspect trop teen-movie à l’américaine et d’une surenchère de gore semblant combler le vide du scénario et des personnages, Grave n’avait provoqué qu’un dégoût inutile couplé à un ennui. Titane veut vraisemblablement tirer un trait sur le passé en tuant l’ancienne actrice principale (Garance Marillier) dès les dix premières minutes du film, annonçant une ambition plus mature et travaillée.

Moteur à deux temps

Sous les riffs puissants du groupe The Kills, nous découvrons Alexia, flanquée d’une plaque de titane sur le crâne à la suite d’un accident de la route. Tout cela à travers un plan-séquence magistral et hypnotique qui annonce déjà la couleur de l’expérience à venir. Ou de l’épreuve. Nos yeux impudiques la découvrent en jeune danseuse pour une exposition automobile à l’allure cyberpunk déambulant à travers une jungle de jambes nues et de carrosseries rutilantes. Alors qu’elle mime un coït avec sa Cadillac peinte en flammes, un admirateur tentera de la toucher, mais sera renvoyé sèchement par la sécurité. Toucher avec les yeux, c’est tout. Julia Ducournau nous aura prévenus. Nos yeux en prendront plein la vue, jusqu’au débordement. 

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Une fois le public rassasié de courbes féminines et mécaniques, un admirateur resté sur sa faim tentera d’embrasser de force Alexia qui, pour se débarasser du nuisible, lui plantera son pic à chignon dans l’oreille. C’est dans les scènes suivantes que nous comprendrons qu’en plus de sa profession de danseuse, elle enchaîne les meurtres jusqu’au point d’être recherchée dans toute la région. Dans le premier tiers du film se succèdent à un rythme effréné sexe sauvage entre une humaine et une Cadillac, meurtres ultraviolents avec un pic à chignon et humour absurde sur fond de musique italienne.

Sanguinaire et indomptée, Alexia distribue la mort gratuitement, jusqu’à brûler son propre foyer. Les parents compris. A peine la vitesse de croisière du film atteinte, et la pensant émancipée de ses dernières barrières familiales, la créature Alexia substitue sa folie meurtrière à la peur de se faire attraper. Commence alors une transformation physique et radicale pour adopter les traits d’Adrien, fils de Vincent (Vincent Lindon), capitaine de la brigade des pompiers. Recherché depuis plus de vingt ans, le père s’entête de manière obsessionnelle à croire à sa réapparition inexpliquée. Une figure paternelle se substituant à une autre, elle deviendra il et intégrera son foyer au prix d’une domestication parfois brutale.

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Après un début tarantinesque, c’est un drame familial ambigu dans un appartement impersonnel qui prend le relais. La relation humain-machine est reléguée au second plan et se manifestera par piqûre de rappel dans la souffrance, à la place de la jouissance. Cette rupture de rythme est un pari risqué, mais surtout frustrant, comme un moteur V8 coincé par les limitations sur l’autoroute. Au micro de Kombini, la réalisatrice confie qu’elle dirige des corps, mais qu’elle ne fait pas de psychologie. Cette impossibilité d’accès à l’intériorité des personnages se ressent et rend la relation vaine, malgré les performances du duo. Même les larmes de Vincent Lindon ou la progressive humanité d’Alexia n’ont pas l’effet escompté.

Malgré des plans au plus près de son intimité allant de la conception à l’accouchement, en passant par une tentative d’avortement, la manière de filmer, mécanique et froide, de la réalisatrice obstrue toute tentative de s’approprier les personnages. En conséquence, lorsque les scènes veulent mobiliser une intensité émotionnelle, c’est l’humour absurde qui répond à la place. Quelques rires ont fusé d’ailleurs dans la salle au moment du «je t’aime» d’Alexia envers Vincent.

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Fourre-tout brouillon

L’impossibilité du deuil pour l’un et l’humanité retrouvée pour l’autre – les sujets du film – mènent à une double issue, soit celle d’un enfant hybride entre les mains de Vincent et l’abandon à l’amour pour Alexia. Pour combler ce vide psychologique, la réalisatrice fait le choix de la saturation: esthétique léchée, effets de ralenti, scènes de gore parfois insoutenables qui noient le tout dans un fatras assez abscons avec la volonté de montrer de manière ostentatoire une parfaite maîtrise, peut-être trop parfaite, qui étouffe la folie humaine au profit d’une mécanique trop bien huilée.

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L’expérience Titane s’apprécie et se vit malgré le mal organique que la cinéaste nous inflige. Si elle est douée pour filmer les corps, c’est dans cette manière d’étaler l’élasticité, la formation, la transformation de chacun d’entre eux. Le spectateur est ainsi pris lui-même dans ses phantasmes et ses dégoûts. Transformant son corps de bimbo sexy en androgyne sans sourcil, Alexia ou Adrien, malgré leur corps commun, provoquera en nous soit les réactions d’admirateur obsédé, soit celles de pompiers gênés.

Grave et Titane sont tous les deux le récit d’une métamorphose qui mène à la monstruosité. En cela, ces films sont un processus dont la mécanique jusqu’au-boutiste s’achève sur un résultat hors-norme. Ce bébé à la colonne vertébrale en titane est-il le signe annonciateur d’un renouveau dans le cinéma français mis en mouvement par Julia Ducournau? Un cinéma hybride, inclassable et hors des normes malgré une maîtrise confirmée? Une fois le bébé devenu adulte, parviendra-t-il à soigner ses défauts? Nous l’espérons, pour le meilleur ou pour le pire.

Ecrire à l’auteure: alice.bruxelle@leregardlibre.com

Crédits photos: © Carole Bethuel

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