«Ma dévotion», parce que derrière chaque grande femme se cache un homme

Les bouquins du mardi – Aude Robert-Tissot

Le livre de Julia Kerninon, Ma dévotion est un récit sous la forme d’un monologue entièrement écrit à la deuxième personne du singulier. Une déclaration. Un roman plongé dans les années d’avant-garde artistique à Amsterdam, au cœur d’une grande histoire d’amour-amitié. C’est avant tout le souvenir d’une femme dans l’ombre d’un grand homme, artiste-peintre, et d’une vie pas tout à fait sacrifiée car muée par une admiration passionnée.  

J’ai découvert la personnalité de Julia Kerninon, il y a quelques mois de cela, à la télévision alors qu’elle parlait de son dernier livre Liv Maria, interrogée sur le plateau de l’émission littéraire «La Grande Librairie». C’est avant tout sa personnalité qui m’a subjuguée. Une jeune femme douce et brillante, dotée d’une intelligence que l’on n’acquiert pas dans les livres, ni sur les bancs de l’université, car Julia Kerninon détient un doctorat en littérature américaine. Son intelligence se trouve ailleurs, dans l’émotion. Un sentiment confirmé lors de ma lecture de cet ouvrage et de la découverte de Franck et Helen, deux personnages qu’elle met en scène avec talent, nimbés de sentiments, de variations énigmatiques autour notamment du thème de la romance.

A lire aussi | L’écrivain et ses mensonges: comment un auteur se crée une légende

Amour-amitié

Dès les premières lignes du livre, le ton est donné: Helen s’adresse directement à Franck lors d’une rencontre hasardeuse à Londres. Nous comprenons rapidement que leur dernier contact remonte à plusieurs années. Tout au long de l’histoire, le lecteur se questionne constamment quant à la nature de leurs rapports: est-ce de l’amour ou de l’amitié? De la rancœur ou plutôt de la passion?

Publicités

Sous la forme d’un aveu, Helen lui raconte leur histoire telle qu’elle l’a vécue, une aventure de vie aux nombreux non-dits. Franck et Helen se sont connus à Rome alors qu’ils étaient adolescents. Le premier lien qui les unit est celui de la famille, absente d’un côté comme de l’autre. Leurs deux pères sont diplomates et concurrents. Les deux enfants sont seuls, mal-aimés, et deviennent tout de suite de chers amis. C’est ainsi que très vite, ils eurent le sentiment que quelque chose de fort les liait, que leur vie ils partageraient.

L’artiste et sa dévouée

Tous deux habités par l’envie irrépressible de partir loin de leur famille, ils choisirent Amsterdam pour y continuer leurs études, du moins Helen, brillante étudiante. Franck lui, ne trouvera sa voie qu’à dix-huit ans, et ce fut la peinture. Comme la plupart des artistes, Frank a commencé à peindre parce qu’il ne pouvait tout simplement plus faire autrement, ni quoi que ce soit d’autre. Il deviendra, au fil du récit, un grand artiste renommé. Et la seule qui comprenait véritablement sa peinture, c’était Helen. Helen, sa si chère Helen.

Publicités

Une femme mi-muse-amante-sœur-amour-amie, en tout point supérieure à toutes les conquêtes du peintre, c’est sans doute ce qui lui a permis de traverser ces années dans son ombre. Helen était une femme au dévouement pas totalement désintéressé, car il lui permettait de côtoyer Frank, habité par le génie de la création. Oui, elle aimait l’idée que sans elle, ce grand artiste n’aurait tout simplement jamais existé.

C’est cet aspect qui est sans doute inédit et intéressant dans cet ouvrage. Le dévouement d’une femme passionnée, munie d’un pouvoir fou d’aimer. Helen par sa personnalité, son amour et son soutien, rendra possible la carrière d’un grand artiste. Une histoire illustrant cette citation, parfois perçue comme un cliché, et qui se résume dans l’idée que «derrière chaque grand homme se cache une femme». Julia Kerninon, à travers le personnage d’Helen, met à l’honneur ces femmes oubliées. Auteures de leur vie, telles que Liv Maria, ou celles qui paraissent, au premier abord soumises, mais si indépendantes et fortes telles qu’Helen. L’auteure nous éloigne des clichés pour nous emmener dans la lumineuse complexité d’une femme de l’ombre.

NEWSLETTER DU REGARD LIBRE

Recevez nos articles chaque dimanche.

Un roman d’amour ou d’amitié qui fait du bien, saupoudré de descriptions diverses d’une vie d’artiste. On a envie de vivre avec Helen et Frank dans cet appartement d’Amsterdam, à travers leurs folles aventures, celles d’une vie complice. Tout ceci bercé par la plume de l’auteure, aux phrases libres, au style si sensible et captivant.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Crédit photo: © Photo de Christian Chen prise sur Unsplash

Julia Kerninon
Ma dévotion
Editions du Rouergue
2021 [2018]
368 pages

Pour nous découvrir en intégralité pendant un mois:

Laisser un commentaire