Les non-spécialistes ont des choses intéressantes à nous dire

Le Regard Libre N° 76Jonas Follonier

Nous autres, journalistes, avons une mauvaise habitude: interroger LE spécialiste d’un domaine en croyant que c’est une assurance de qualité. Ce travers, comme tous les défauts, est le revers d’une qualité: celle qui consiste à éclairer une thématique à l’aide d’individus qui ont des choses à dire à son sujet, puisque leur discours sur cette thématique est reconnu. Or, souvent, les experts ne sont pas les seuls à pouvoir – et vouloir – apporter un éclairage pertinent sur un thème. Le caractère intéressant d’un propos ne se mesure pas seulement et pas toujours à son caractère «reconnu». C’est même parfois l’inverse: certains spécialistes sont tellement plats ou tellement obscurs que leur parole n’apporte strictement rien au public. Et il y a des cas où leur parole est si connue qu’elle en devient, pour le coup, «re-connue».

S’entretenir avec un non-spécialiste, c’est se donner des chances de dénicher un point de vue original. A condition bien sûr que le point de vue en question soit fondé sur des faits. Mais il suffit quelquefois d’aller chercher un esprit curieux, poétique ou philosophe, capable de tisser des liens, de faire des déductions, de dénoncer des contradictions ou encore de mettre de l’ordre dans une discussion, pour que la magie opère. L’auteur-compositeur-interprète William Sheller livrant son regard sur l’époque actuelle à l’aune des libertés perdues, voilà qui a réjoui de nombreux lecteurs suite à son interview publiée dans notre précédente édition. Ce fut le cas aussi dans des numéros précédents avec l’écrivain Jonathan Coe sur la politique britannique ou son confrère Frédéric Beigbeder sur ce qu’il nomme le «comico-populisme» ou «impératif humoristique».

Cela ne concerne pas seulement les interviews de personnalités s’exprimant sur un autre rayon que le «leur»: les gens de tous les jours sont autant de moteurs d’inspiration potentiels pour l’écriture d’un article ou la naissance d’une réflexion. Il nous revient, toujours et encore, de faire vivre cet humanisme des origines qui consiste, d’une part, à envisager la vérité et la culture dans une optique générale, mêlant les différents arts et compétences, et, d’autre part, à considérer que tout être humain peut contribuer à cette découverte continuelle du monde. Sans quoi la mécompréhension mutuelle des réputés sachants et des réputés ignorants se creusera jusqu’en une tombe. Et la haine et l’indifférence, poisons des peuples, finiront par gagner.

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A la dernière séance de rédaction du Regard Libre, un collègue m’a glissé que la NASA n’avait pas été convaincue par l’idée d’un voyage vers la Lune par un spécialiste, à l’interne, mais par un non-spécialiste. Cela ne serait pas étonnant. Les non-spécialistes amènent du rêve. Personne ne tenterait une action ou réflexion qu’il sait – ou croit être – vouée à l’échec.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

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