Pas de démocratie sans ironie

Le Regard Libre N° 83Jonas Follonier

L’ironie consiste à dire quelque chose dans le but d’exprimer le contraire de ce qui est dit. Elle est donc un art qui suppose un certain niveau d’intelligence de la part de son émetteur comme de son destinataire. Tuez l’éducation, les conditions pour que les gens s’écoutent, se tolèrent, se mettent à la place les uns des autres, et vous tuerez l’ironie.

Fréquemment utilisée dans le but de faire rire, l’ironie sert aussi à exprimer un doute, à interroger autrui ou une idée. Y compris dans une blague, précisément. L’ironie est une distance.

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L’ironie est une manière de remettre en question ce qui est considéré comme acquis, convenu, évident, sensé, équivoque. C’est pourquoi les pouvoirs non-démocratiques, totalitaires, ne l’aiment pas beaucoup.

Alors bien sûr, qui donne dans l’ironie peut facilement basculer dans le mépris ou le dédain. Comme le propose Philippe Val dans notre dossier de ce mois, il est important de distinguer l’ironie qui inclut son utilisateur et sa cible dans une même humanité, de l’ironie destinée à exclure l’autre du champ de l’humanité, au profit de soi.

Mais Patrick Chappatte précise très justement, dans ce même numéro, que ce second type d’ironie ou ce pseudo-humour est tout simplement mauvais, pas réussi, pas drôle, mais qu’une société ouverte n’a pas pour vocation d’interdire ce qui est raté. La seule mesure de ce qui ne doit pas être toléré dans les rapports humains, leurs propos, leurs œuvres, leurs actes, c’est le droit: ce qui tombe sous le coup de la loi doit être condamné.

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Dès lors, comment ne pas se faire du souci en observant, parfois même parmi ses proches, que certaines personnes ne comprennent pas – ou feignent de ne pas comprendre – la différence entre un acteur et un personnage, entre le premier et le deuxième degré? Que voir dans l’appel de militants très en vogue en ce moment à censurer, retirer, modifier des contenus au nom du droit au respect, sinon une attaque dangereuse contre la démocratie libérale? Que répondre à ceux qui s’obstinent encore à dire qu’ils ne sont pas Charlie (alors qu’il ne s’est jamais agi d’aimer cet humour)?

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Ce qui s’est passé avec la comédienne romande Claude-Inga Barbey, victime d’un flot d’indignation sur les réseaux sociaux, la poussant à mettre un terme à sa chronique vidéo pour le quotidien Le Temps, devrait nous alerter: la Suisse romande est touchée par ce mouvement mondial de culture de l’offense et de la victimisation. Ces activistes «woke» (appelons-les comme nous voudrons, c’est en tout cas l’adjectif qu’ils se sont donné eux-mêmes) ont la particularité de réagir et agir sous le coup de l’émotion, mais de ne pas débattre. Voilà bien une idéologie politique se pratiquant comme une religion, et même une religion sectaire. Tout comme d’ailleurs un autre adversaire du débat, de la liberté et de l’humour, j’ai nommé – toutes proportions gardées – l’islamisme.

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Autant de raisons pour lesquelles il est urgent de revenir au fond des choses: à l’ironie, sa définition, ses conditions, ses manifestations, ses limites, ses amis, ses ennemis. D’apprécier aussi tout simplement sa saveur, en fréquentant les génies. Et pourquoi pas enfin de remettre en question, justement, nos intuitions en la matière.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Image d’en-tête: © Nicolas Locatelli pour Le Regard Libre

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