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Bastien Roubaty, du caractère dès les premières vendanges4 minutes de lecture

par Nicolas Jutzet
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Les lettres romandes du mardi – Nicolas Jutzet

Le premier roman de Bastien Roubaty, étudiant en littérature et histoire, est une belle promesse. Parvenant parfaitement à mêler les différents univers, avec un bémol en fin de récit qui cède à la facilité des clichés , il signe un ouvrage réussi, donnant d’ores et déjà envie de le lire les prochains. Plongée dans 174 pages passionnantes.

Une imprimerie, une famille, une révolte

A la tête de l’Imprimerie Gordy, le patriarche doit prendre du recul. Sa santé le pousse à l’exil ; il doit se reposer, loin de tout. Monsieur Gordy confie, ad interim, la mort dans l’âme, la direction à son employé zélé, Anis Sallymara. Responsable superviseur du journal Le Lendemain – tirage grand public, lu « du tripot le plus insalubre aux salons dorés des ministères » –, il accepte le défi. A ses côtés, la plantureuse et compétente secrétaire de Monsieur Gordy, Mademoiselle Verde. Il apprend sa promotion lors du mariage de la fille du patron. Moment choisi par ce dernier pour lui présenter sa nièce, Marie. Charmé par sa grâce et son intelligence, il se promet de la revoir. L’occasion ne manquera pas : elle a pour mission d’aider dans l’entreprise familiale. Touchée dans un accident de la route, elle a perdu, en partie, l’usage de ses jambes, ce qui l’empêche, pour l’ancienne danseuse de balle qu’elle est, de danser.

De retour au bureau, le nouvel élu se met à la tâche, non sans joie. Toutefois, l’ambiance générale dans le pays se dégrade. Un peu partout, la colère gronde. Une menace de révolte générale plane. Un beau jour, en sortant tardivement du travail, il retrouve sa bicyclette avec les pneus lacérés. Un premier avertissement qu’il n’identifie pas. Naïvement, il fait simplement réparer son véhicule. Surprise, la deuxième fois, il le retrouve désossé. Il prend conscience de l’ampleur du phénomène et finit par s’inquiéter. Le climat se tend. L’incompréhension règne. Venue l’aider pendant l’absence du fondateur, Marie prend très à cœur cette problématique. Elle part à la recherche d’une solution.

Quand, quelques jours plus tard, Anis retrouve les bâtiments de l’entreprise souillés par la peinture et une revendication qui ne laisse pas de place au doute (« Nos yeux sont ouverts »), il décide de prendre les choses en main. Il convoque les dirigeants et se penche sur une possible issue qui arrangerait l’ensemble des protagonistes. Marie propose d’organiser un concert pour égayer les travailleurs et calmer la fronde. Son amie Chloé Demiton, chanteuse à succès, accepte le défi. Tout le monde se satisfait de ce compromis.

Malheureusement, cette bonne intention se transforme en catastrophe. Durant la soirée, un accident déclenche un incendie, tuant plusieurs spectateurs au passage. Perçue comme un traquenard par les travailleurs, l’offrande se transforme en cadeau empoisonné. La suite de l’histoire n’est que dégradation de la relation et intrigues qui opposent les deux camps. Décrite de façon passionnante, cette évolution graduelle des tensions est une réussite qui fait que les pages se tournent, les unes après les autres, sans ennui et avec un intérêt certain.

Votre dignité ne me regarde pas plus que votre mort.

L’entrepreneur, au cœur du succès

Parfois, le lecteur d’Ayn Rand que je suis décèle des similitudes dans les mots, les descriptions entre les deux auteurs. La polémiste libérale, principalement connue pour ses romans La Grêve et La Source vive, parle également de la vie des entreprises, de la charge que porte un(e) chef(fe), du poids des décisions. De l’union ou des tensions entre les personnes actives dans les bureaux, et les ouvriers. Toutefois, quand la première chante la louange de l’entrepreneur, du créateur, le Fribourgeois prend parti pour la base. Celle qui se tue, physiquement, à la tâche. La Suisse, qui doit tant au dialogue social, se retrouve évidement dans cette idée de collaboration entre les différents acteurs d’une entité.

Malheureusement, basé sur des clichés éculés, qui voudraient que face au patron bon bourgeois qui se prélasse à coup de cognac et de cigare, un travailleur, légitime même dans la violence, se révolte et prenne son destin, l’écrivain échoue à se retenir, en faisant transparaître un militantisme surfait. Dans notre contrée, peuplée à 99% de PME, l’idée d’un patron qui se bat contre les intérêts de ses employés fait au mieux sourire. On retrouve la confusion habituelle, une volonté de méritocratie, qui est évidement légitime pour mettre un terme aux rentes et autres privilège de castes, associée à une passion égalitariste qui nie et bafoue intrinsèquement le premier objectif. L’idéal du travailleur qui voudrait à tout prix gravir les échelons et endosser des responsabilités n’est autre chose qu’un raccourci.

Partout, on admirait cette entreprise qui tenait tête à ses ouvriers, la seule du pays à ne plus être en crise.

A la fin, c’est un sentiment de plénitude sur la forme qui reste au lecteur, avec une certaine retenue sur le fond, idéologique et donc forcément sujet à discussion. Néanmoins, une chose est certaine, le prochain ouvrage sera scruté avec intérêt. En espérant que le public du premier soit à la hauteur de la promesse.

Ecrire à l’auteur : nicolas.jutzet@lereregardlibre.com

Crédit photo : © Camilla Maraschini

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