Cette étrange dame qui aimait les toilettes propres

Les bouquins de mardi – La rétrospective – Amélie Wauthier

Le plus difficile, quand on souhaite écrire une critique rétrospective au sujet d’un livre dont on aimerait vivement conseiller la lecture, c’est de trouver dans sa bibliothèque un ouvrage digne du temps et des efforts qu’on va lui consacrer. Un problème majeur se met alors rapidement en travers de mon chemin: le coup du «attends, il est trop génial de bouquin, il faut absolument que tu le lises». Talonné de très près par le fameux «mais merde enfin, à qui j’ai prêté ce foutu pavé?». J’ai donc une quantité – que je refuse de mesurer – de bouquins «trop géniaux» qui servent sûrement de calle-porte à mes soi-disant amis, alors que je me tiens, les bras ballants, le regard vide, face à des Jean Giono et autre Chrétien de Troyes qui peuplent les étages de ma bibliothèque.

Et c’est là que le petit miracle se produit, entre la poussière et les bibelots inutiles. Un roman qu’à mon tour, je n’ai sûrement jamais rendu, car j’ai dû oublier l’identité de la personne qui me l’a généreusement prêté. Un récit que je n’ai encore jamais lu mais dont la couverture, une peinture de Botero, et le titre, La dame qui aimait les toilettes propres, me laissent à penser que j’ai peut-être trouvé ce que je cherchais. 

Un sacré pédigré

Jocelyn Guenevere Marchantière Jones a quarante-trois ans, deux enfants qu’elle ne voit pas souvent, un ex-mari parti avec une jeunette de vingt-cinq ans et une très grande maison dans la banlieue new-yorkaise de Scarsdale. Sa mère et sa grand-mère, toutes deux issues de la haute société, lui ont appris à être une «dame». Mais cela n’empêche toutefois pas Joy – qui a horreur de ce surnom – de sombrer gentiment et certainement dans une immense solitude et une profonde dépression. C’est peut-être cet état d’esprit qui explique pourquoi notre héroïne-au-bord-de-la-ruine décide subitement d’exploser sa télé à coup de calibre 12 lorsque le programme lui déplaît, ou encore d’envisager la prostitution comme une façon rentable de gagner sa vie.

Une vie qui est de plus en plus dénuée de sens et de laquelle une ingestion massive de comprimés viendrait paisiblement délivrer notre protagoniste. Jocelyn Guenevere Marchantière Jones y songe sérieusement, alors que son amour pour les Arts est la seule chose qui la pousse encore à sortir de chez elle, prenant le train pour se rendre bimensuellement au musée en ville. Ses échappées loin de chez elle sont également l’occasion pour J.G.M.J. – qui n’échappe pas aux lois de la nature – de parcourir divers et nombreux établissements à la recherche de toilettes immaculées, comme on le lui a appris. Les étranges, mais non moins précieux, conseils de sa grand-mère vont alors donner un tout nouveau tournant au reste de sa vie.

«Ma chérie, prévoir t’empêchera d’être nostalgique, mais entre-temps ne crois pas à toute cette histoire d’égalité, ton snobisme est ce que tu possèdes de plus précieux au monde, chéris-le. Evite les hommes sans courage, et quand tu es privée de la sécurité de tes toilettes, ne va faire pipi que dans les endroits les plus propres.»

Alors oui, bien évidemment, ce livre fait la critique d’une bourgeoisie américaine absolument détestable et hypocrite ainsi que d’une pseudo-élite dont l’éducation, pourtant si raffinée, ne suffit pas toujours à cacher les vices et les travers. Et il a bien raison, ce n’est pas moi qui vais le lui reprocher. Mais il est également follement cocasse et terriblement prenant. L’héroïne, en pleine débâcle sentimentale, financière et personnelle, sombre lentement, mais toujours avec classe et un certain panache.

«Elle avait flirté brièvement mais sérieusement avec l’idée de devenir lesbienne, et avait acheté un livre sur la question. Au moins, ce serait une relation à long terme, débarrassée de l’imprévisibilité d’un type excité par la première intrigante idiote venue.»

De dame à icône féministe

Celle qui refuse qu’on l’appelle Joy puisque la joie lui fait désormais cruellement défaut, se révèle être une femme extrêmement touchante et authentique, tiraillée entre protocole et liberté. J’irais même jusqu’à la qualifier de véritable figure du féminisme, elle qui «serait seule, libre et non simplement un bagage supplémentaire». Au fil des situations parfois absurdes et déchue de son statut social si enviable, Jocelyn qui, désormais, n’est plus ni une épouse, ni une mère, se re-découvre et s’assume, allant jusqu’à s’opposer à l’éducation que sa mère et sa grand-mère, des dames «comme il faut», lui ont inculquée.

«- Mais, bon Dieu, Joy, mariée comme tu l’as été et venant du milieu d’où tu viens, tu t’es transformée, excuse le mot, en femme de petite vertu.
-Je crois que le mot auquel tu penses est putain. Et tu n’as pas de quoi t’en payer une. Je veux dire que j’ai bien peur que le fait que tu sois fauché ne m’excite pas beaucoup. Et je te fais simplement la faveur de te donner un prix pour te fournir un service.»

Avec ce roman écrit au milieu des années nonante, J.P. Donleavy signe un récit bref, dense et haletant qui se dévore d’une traite et sans ménagement pour ses personnages ainsi que pour le lecteur. Sans toutefois être la pépite d’humour cinglant que je cherchais – et continuerai d’espérer trouver un jour – ce bouquin est très frais et ne manque pas de caractère. A sa procurer ou à emprunter avant la fin de l’été.

Crédit photo: © Amélie Wauthier pour Le Regard Libre

Ecrire à l’auteure: amelie.wauthier@leregardlibre.com

James-Patrick Donleavy
La dame qui aimait les toilettes propres. Chronique d’une des plus étranges histoires colportées dans les environs de New York
Editions Gallimard
2000
138 pages

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