Angèle, un ange aux anges

Le Regard Libre N° 65 – Loris S. Musumeci

Extrait du dossier «Génération Angèle»

La grande révélation de la musique francophone depuis 2018! Plus qu’une révélation, Angèle est un phénomène. Jeune blonde alliant la beauté à l’intelligence du haut de ses vingt-quatre ans, elle conquiert les cœurs de la jeunesse francophone. Et au-delà: son public commence à dépasser largement les générations Y et Z, et il n’est plus exclusivement francophone; son succès explosif à New York en décembre 2019 en témoigne. Angèle c’est dix-huit titres: paroles, musique et clips sous sa griffe. Des paroles qui touchent, des musiques qui restent, des clips qui surprennent, et une femme sublime qui séduit déjà tant, alors qu’elle n’est qu’à l’aube d’une ascension prometteuse.

Vie de bohème, vie d’artiste. Angèle Joséphine Aimée Van Laeken a vu le jour à Uccle en Belgique, le 3 décembre 1995, dans une famille d’artistes. Fille du chanteur Marka, de la comédienne Laurence Bibot, elle grandit dans un foyer où les parents sont peu présents, mais où l’art sous toutes ses formes fait battre le cœur de la maison. Chez les Van Laeken, on y chante, «on y danse, on y danse», chez les Van Laeken «on y danse tous en rond», comme sur le pont d’Avignon de la comptine.

Enfant, Angèle trouve sa passion sur les touches du piano. Adolescente, sans abandonner le piano, c’est sur son portable qu’elle pianote. Des vidéos pour s’amuser sur Instagram face auxquelles les followers se multiplient. L’ado’ encore immature qui poste photos entre copines – avec filtres, smileys, oreilles de chiens et tout ce genre de choses que les utilisateurs des réseaux sociaux connaissent – et petits clips juste pour rire. En plus, comme toutes les jeunes filles complexées, elle n’aime pas sa voix. Mais elle chante quand même. Jeunesse «bébête», quand tu nous tiens! C’est un peu comme les personnes qui se prennent à longueur de journée en photo, la plupart du temps en selfie, pour dire ensuite: «ouais, mais en fait je suis trop moche.»

Quoi qu’il en soit, Angèle a commencé à être de plus en plus suivie. Les garçons étaient sous le charme, les filles voulaient être comme elle. Et elle prend confiance, très encouragée par son ancienne baby-sitter Sylvie Farr, qui est devenue son manager. Elle s’y met. Elle essaie, dans un cadre familial qui l’a forcément aidée à se lancer. Il n’en demeure pas moins que le mérite est sien, seulement sien. «Ensuite, tout a changé très vite», comme elle le raconte dans Flou. 2017 arrive et une première chanson avec: La Loi de Murphy. Pas de texte à la «je t’aime» qui gueule en pleurant, pas de «la vie est trop injuste» avec la voix qui traîne. Angèle raconte dans cette première chanson une situation des plus banales que la jeunesse connaît bien: solde insuffisant pour un retrait d’argent au distributeur. Et c’est le succès. Avec un refrain entraînant en anglais, la jeune chanteuse commence à entendre sa chanson fredonnée dans la rue. Et les fans accourent; ils aiment sa simplicité, son esprit d’autodérision.

Une autodérision, cette fois-ci plus romantique néanmoins, avec sa deuxième chanson, Je veux tes yeux, où sous un air très pop avec des influences et de jazz et de rap, Angèle raconte encore une expérience bien connue de nos jours: attendre face à un écran un message qui n’arrive pas. «Connecté, en ligne, mais pas à moi. J’attends ton signe, j’crois qu’y’en a pas. J’ai vu qu’t’as vu, tu réponds pas. Alors j’attends, toujours j’attends qu’enfin il sonne ce son latent. Peut-être j’me mens, peut-être j’en tremble, faudrait pas qu’tu penses que je veux tes yeux.» Là, la jeune fille d’artistes devient à son tour totalement artiste: elle suit la trace de ses parents, mais aussi celle de son frère, Roméo Elvis, rappeur à succès.

Puis, un troisième titre, un quatrième, etc., jusqu’au douzième. Le 5 octobre 2018, Angèle sort son premier album au titre léger, un brin comique, en tout cas décalé: Brol – qui signifie «bordel», désordre en argot belge. Victoire de l’album révélation de l’année aux Victoires de la Musique. Vendu à 730’000 exemplaires, Brol a été l’album le plus vendu en France en 2019. De plus en plus connue, de plus en plus appréciée, la chanteuse sort Brol, la suite, une réédition de Brol, le 8 novembre 2019 avec sept titres en plus, à savoir six nouvelles chansons et une version orchestrale de Ta reine. Elle continue alors ses concerts du «Brol tour» qu’elle avait débutés en novembre 2018. Les salles combles s’accumulent, comme les rajouts de dates. La tournée se termine en février 2020, juste avant la crise du coronavirus et la suspension de tous les concerts comme de tous les événements culturels dans le monde entier. Comme quoi, la fille est bénie des dieux. Angèle est un ange aux anges. Elle est une star dans les étoiles.

La beauté et le talent

Des chanteurs à la mode, il y en a plein; des tubes d’un été, il y en a aussi. Même si le phénomène Angèle est encore récent, le succès de cette artiste indique déjà qu’il devrait durer. Qu’est-ce qui fait alors la particularité d’Angèle? De manière très orientée et très subjective, l’auteur du présent article vous dirait que c’est avant tout sa beauté. Mais il n’y a évidemment pas que la beauté qui a fait de l’Angèle Van Laeken une Angèle superstar. Ou alors, c’est bel et bien la beauté qui donne à la jeune femme un tel succès, mais une beauté qui se décline sous différentes formes.

Blonde, fine, svelte, lèvres charnues invitant au baiser, radieusement souriantes. C’est déjà quelque chose. Mais il y a également la beauté de la personne dans son ensemble: une fille agréable, sympathique, simple, authentique et drôle. Et la beauté du travail. En véritable artisane, elle compose elle-même ses musiques, elle écrit elle-même ses textes, elle participe activement à la réalisation de ses clips, imaginant l’écriture scénaristique comme la mise en scène des chorégraphies. En plus d’être une artiste complète (qualité à reconnaître, que l’on apprécie ou non son œuvre encore naissante), elle s’engage dans une véritable entreprise d’entreprenariat. Elle gère elle-même ses comptes sur les réseaux sociaux, comme elle a assuré la production de ses deux albums. Son équipe s’agrandit évidemment, car si elle fait tout elle-même, elle travaille avec des gens qu’elle tient cependant à considérer en amis. Autour d’Angèle, de son label Angèle VL, il y a une véritable famille.

Les clips, la musique et la voix

La beauté du travail peut être caractérisée en premier lieu par son originalité. Avant tout avec ses clips, qui se présentent en courts-métrages. Ils comportent pour sûr une empreinte cinématographique, témoignant d’une recherche autant esthétique que narrative. Souvent avec la photographe et réalisatrice Charlotte Abramov – vingt-six ans, amie intime d’Angèle, mais douée d’une indépendance qui lui ouvre toujours plus les voies de sa carrière à elle, elle a d’ailleurs déjà remporté différents prix pour son travail photographique, notamment aux prestigieuses Rencontres d’Arles – Angèle réalise des clips qui racontent une histoire, où la danse traduit les propos du texte sur des corps en mouvement. Des clips qui jouent pour la plupart avec la parodie, et qui parviennent à être drôles, ce qui n’est pas forcément facile – l’humour demande de l’esprit, ce n’est pas donné à tout le monde. Des clips qui mettent en avant les costumes, honorant ainsi l’art de la mode. Et des clips avec leur propre codes de couleurs, où l’image est soignée, prise au sérieux en apportant ainsi une plus-value à la chanson.

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Pour la composition, où Angèle peut compter sur l’aide de son ami Tristan Salvati, son piano est primordial: elle demeure avant tout une musicienne. Aussi, elle a fréquenté durant une année et demie une école de jazz, et ça se sent, même si sa musique reste pleinement pop. Ses mélodies bougent autant qu’elles s’apaisent. Simples, elles parviennent pour plusieurs de ses titres à rester en tête, et à devenir par conséquent des tubes. On y reconnaît déjà la marque d’Angèle: les musiques des dix-huit chansons se ressemblent toutes, ce qui n’empêche pas d’essayer de l’expérimentation à coups de synthé, ce qui n’empêche pas d’innover en proposant des identités mélodiques qui se lient intimement aux textes.

La mélodie est portée par un atout majeur: la voix. Angèle n’est pas l’une de ces chanteuses à la voix puissante. Elle n’est pas de celles dont on dit sans attendre: «Wow, quelle voix!» Une voix particulière, légèrement éraillée, qui dégage un certain érotisme. Parfois faiblarde, elle profite souvent de se reposer sur du parlé, un peu comme dans le rap, mais en moins rapide. Angèle pose ses mots. Et les mots se posent sur son petit accent belge, sur sa manière jeun’s de parler: en assumant sa voix, son texte, chacun de ses mots, ses expressions en mauvais français (du genre «tout le monde il veut seulement la thune»), les chansons gagnent en charme. En un charme bien particulier: le «charme Angèle».

Les textes

Charme des textes, parce que comme pour la voix, ils ressemblent à son auteure. Pas de grande poésie ni de richesse dans le vocabulaire. Les paroles des chansons ont ceci d’original qu’elles n’ont rien d’original. Angèle parle dans ses textes comme elle parle tous les jours. Comme les jeunes parlent tous les jours. L’effet de connivence est réussi, et il est accentué par l’authenticité de l’expérience racontée. La chanteuse joue sur l’autodérision ainsi que sur l’autocritique. Mis à part pour Balance ton quoi – à l’heure où beaucoup se cherchent un «porc», existant ou non, elle reconnaît d’ailleurs volontiers ne jamais avoir été victime de sexisme et être privilégiée – chaque propos interprété en musique est profondément lié à la vie d’Angèle, qui nous parle d’elle. Puisque le particulier ramène à l’universel lorsqu’il est dit avec vérité et talent, Angèle parle pour tout le monde, du moins pour sa génération et celle qui la suit, en parlant d’elle.

Mais dans Jalousie, par exemple, l’un de mes textes préférés, l’universalité du sujet dépasse la frontière générationnelle. «Jalousie, jalousie. Nuance avec parano, de pas grand-chose. Mais pourquoi s’entremêler entre lui et moi? C’est, c’est plutôt déplacé… Et frustrant, car jalousie, ton nom est bien trop joli. Mais c’est qui, cette fille sur la photo? Jalousie me dit qu’elle est belle, qu’elle est b… Elle te veut, je crois, ça se voit. Jalousie me dit qu’elle est là, qu’elle est là. Ecrasant les premières étincelles. Jalousie, c’est pas rien. Tu nous rends malades, oh, oh. Quand le doute roule sur nos épaules, campe dans nos têtes. Et prend un rôle, c’est là que tu agis»

Oui, le texte est simple. Mais oui, le texte touche juste, et il touche tout court. Sinon, je disais aussi qu’Angèle parle jeune. Par des petites phrases, elle parvient en effet à traduire des sentiments qui fondent le quotidien de sa génération, donc de la mienne aussi. Recherche d’amour, perte de repères, vie à travers les réseaux sociaux, angoisse d’un monde qui fait peur, et pourtant jouissance totale, parce que la seule urgence est de vivre pleinement, de vivre aujourd’hui.

Malgré cette célébrité récente, Angèle est une fille normale; avec sa voix, avec son art, elle parle notre langue, le langage populaire urbain, même si c’est peut-être dans une tendance un peu bobo – et alors, ce n’est pas un crime. Force est de constater aussi que du gamin de sept ans – mes petits cousins par exemple, qui chantent à tue-tête Balance ton quoi – à l’adulte, même vieillissant, beaucoup sont atteints par la douceur angèlique des chansons. Presque comme cette bonne vieille maladie d’amour, les textes d’Angèle courent les cœurs des sept à soixante-dix-sept ans.

Le coup de cœur

Encore une fois, je précise la subjectivité de l’article, mais Angèle est pour moi un coup de cœur. Il est à croire qu’elle l’est pour beaucoup, vu son succès. Même si le succès ne prouve pas toujours un talent véritable. Certes, Angèle est à la mode, mais pas seulement, à mon avis. Certes, deux de ses chansons en tout cas sont devenus des hymnes: Ta reine, un hymne à l’amour pour la communauté LGBT, et évidemment Balance ton quoi, un hymne contre le sexisme pour la lutte féministe.

Si je devais m’en tenir à ces étiquettes, je n’aurais pas été un fan d’Angèle. A la rigueur, j’aurais même pu la voir comme une adversaire à combattre. Une jeune blonde qui se dandine dans ses clips en livrant des textes faciles et bien-pensants, surfant sur la vague de la tendance du moment. C’est justement ce qu’Angèle n’est pas à mes yeux. Ce n’est pas parce que ses textes résonnent avec une certaine pensée dominante actuelle qu’ils y sont forcément soumis, ou qu’ils viennent d’auteurs qui ne pensent pas par eux-mêmes. Angèle vit avec son temps, elle est influencée par son époque (comme nous le sommes tous d’ailleurs), mais ça ne veut pas dire qu’elle n’a pas de pensée propre. Le résultat de son travail acharné entre la composition, l’écriture et la réalisation prouve à mon sens sa sincérité. Et même si elle n’était pas sincère, cela n’enlèverait rien à son talent. Néanmoins, dès qu’on commence à fréquenter Angèle par ses chansons, ses entretiens, ses publications sur Instagram, on se rend compte qu’elle est animée par ce qu’elle fait, et qu’elle s’y engage pleinement.

Aussi, si Balance ton quoi a pu me parler même à moi, je crois qu’il peut parler à n’importe qui. Après, on aime ou on n’aime pas; à chacun ses goûts musicaux. Mais une chose est certaine, le texte dépasse l’idéologie. Mon coup de cœur chez Angèle – qui est elle-même mon coup de cœur pour l’ensemble de ce qu’elle est et de ce qu’elle fait – c’est justement Balance ton quoi. Si le texte de cette chanson n’avait été qu’une déclaration lue lors d’une grève féministe ou autre, il ne m’aurait pas atteint. Mais avec une telle mise en scène dans le clip, avec une telle mélodie entraînante, et surtout avec une telle voix – qui me fait absolument craquer lors des «mmmh» avec le «va te faire…» – le texte réussit à passer. Et même s’il ne convainc pas totalement, ou s’il ne m’a pas converti au féminisme, il ouvre à la réflexion, il sensibilise.

C’est ce qui fait la grandeur d’Angèle, c’est ce qui fait qu’elle est promise à un grand avenir, qui ne sera sans doute pas confiné à la musique. Elle apparaîtra bientôt sur le grand écran aux côtés de Marion Cotillard et Adam Driver dans Annette de Leos Carax. Elle a encore sans doute de nombreux autres projets. Angèle s’est laissé pousser des ailes en deux ans. Ces ailes, elle les a gagnées à la sueur de son front. Et elle s’envole, telle un ange aux anges.

Ecrire à l’auteur: loris.musumeci@leregardlibre.com


Angèle
Brol
Angèle VL Records
2018
12 titres

Angèle
Brol, la suite
Angèle VL Records
2019
19 titres (7 nouveaux)

Crédit photo: © Charlotte Abramow

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