Contamination colorée signée Franck Pavloff

Les bouquins du mardi – La rétrospective – Ivan Garcia

En une dizaine de pages, l’auteur met à jour le quotidien de deux citoyens lambdas confrontés à la lente tyrannie du brun, couleur et vocable imposés par un état totalitaire, et à laquelle ils adhèrent. Ironie du sort, c’est cette même adhésion qui finit par les condamner. Une petite fable facile à lire et atemporelle. A lire comme une prédiction.

Des chiens et des chats en couleur

Ça a commencé par les chats. Tous les chats non-bruns devaient être exterminés. Voici le problème qu’expose en début de récit, lors de ses conversations avec son ami Charlie, le narrateur de la petite nouvelle Matin brun. Le héros explique notamment que Charlie et lui ont dû, sur ordre de «l’Etat national» et de ses «scientifiques», se débarrasser de leurs animaux non-bruns. D’abord les chats, puis les chiens. De fil en anguille, la mode du brun se mue en tyrannie du brun, une politique ubuesque menée par un appareil politique qui vise à imposer le brun partout: dans le langage, dans la littérature, dans le choix des animaux de compagnie… Grâce à quelques coups de pinceaux et de lois, le brun s’impose comme idéal et tout ce qui est non-brun est banni. Pire, il est exterminé.

«J’aurais dû me méfier des Bruns dès qu’ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment? Ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non?»

A quelques lignes près, les lignes au-dessus sont la fin de la nouvelle rédigée par Franck Pavloff. Environ douze pages. Ce n’est ni l’équivalent de 1984 de Georges Orwell, ni aussi spontané que Rhinocéros de Ionesco. Et pourtant, c’est saisissant, car le style y est concis, très concis. Ce qui frappe justement, c’est la transition entre le calme et la tempête. Comment passe-t-on du début du récit:

«Les jambes allongées au soleil, on ne parlait pas vraiment avec Charlie, on échangeait des pensées qui nous couraient dans la tête, sans bien faire attention à ce que l’autre racontait de son côté.» à la fin mentionnée plus haut? C’est là toute la question. Et la réponse est: par petites touches. Comme un régime totalitaire. Comme on dit,  »le diable se cache dans les détails ».»

Avec une extrême concision. Avec quelques mots, quelques termes disséminés par-ci, par-là, Pavloff montre comment le brun contamine tous les aspects de la vie du narrateur et de Charlie. Et surtout comment ces petites touches semblent peu de choses pour les protagonistes qui les ignorent presque. C’est que cela se fait progressivement! Le gouvernement a d’abord souhaité éradiquer les chats non-bruns et, tout naturellement, il glisse des chats aux chiens non-bruns, sans que Charlie et son collègue ne fassent trop de vagues. De tels changements qui, au final, semblent naturels, normaux, attendus. D’ailleurs, ceux-ci se noient au milieu du quotidien: le travail, les soucis, les impôts… Dès lors, comment faire pour y échapper? L’esprit critique se noie… Et, pour «être tranquilles», nous sommes prêts à accepter bien des compromis.

«Les chiens, ça m’avait surpris un peu plus, je ne sais pas trop pourquoi, peut-être parce que c’est plus gros, ou que c’est le compagnon de l’homme, comme on dit. En tout cas, Charlie venait d’en parler aussi naturellement que je l’avais fait pour mon chat, et il avait sans doute raison.»

C’est cette idée de contamination des choses que Matin brun explore. Plutôt, pour mieux l’écrire, il analyse ce phénomène de «banalisation» de ce qui ne l’était pas auparavant. Sous des prétextes ou des théories douteuses, «l’Etat national» et son armée de «scientifiques» imposent les animaux bruns, supposés meilleurs que les animaux non-bruns. Peu à peu, les médias non-partisans du brun se font interdire et remplacer par les «Nouvelles brunes». Et, comble de l’ironie pour nos protagonistes conformistes, le gouvernement édicte une loi qui condamne toute personne qui a détenu un animal non-brun par le passé. Cette idée, la suprématie du brun, est une allégorie assumée par l’auteur pour montrer que n’importe quelle idée, ou idéal, poussée jusqu’à la démesure, peut être sujette à des dérives, puisque le réel est souvent peu conforme à certaines idées. 

Contamination brune

Matin brun, ouvrage dont la couverture est orangée et légèrement brune, est à rapprocher du fameux poème Quand ils sont venus chercher… du pasteur Martin Niemöller visant à dénoncer le conformisme et la peur de la révolte face à l’occupant nazi. D’ailleurs, le brun n’a sûrement pas été choisi au hasard, puisqu’il s’agissait de la couleur des chemises des miliciens des S. A. hitlériennes, couramment nommées les «Chemises brunes»…

Publié chez Cheyne, la nouvelle a connu un grand succès de librairie et est un «classique» enseigné dans les écoles et les lycées. Un texte simple qui, en peu de mots et de manière concise, évoque les moments tragiques de l’histoire, et comment quelques détails insignifiants annoncent de grands malheurs. Un texte qu’il convient de (re)lire pour se donner du courage et tenter, le moment venu, de ne pas tomber dans le piège de voir le monde en brun…

«Par mesure de précaution, on avait pris l’habitude de rajouter brun ou brune à la fin des phrases ou après les mots. Au début, demander un pastis brun, ça nous avait fait drôle, puis après tout, le langage c’est fait pour évoluer et ce n’était pas plus étrange que de donner dans le brun, que de rajouter putain con, à tout bout de champ, comme on le fait par chez nous. Au moins, on était bien vus et on était tranquilles.»

Ecrire à l’auteur: ivan.garcia@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Franck Pavloff
Matin brun 
Cheyne  éditeur
1998
12 pages

Laisser un commentaire