La poésie narrative de Mathilde Vischer

Les bouquins du mardi – Arthur Billerey

Chère lectrice, cher lecteur,

C’est à toi que je m’adresse. Toi le maillon le plus important de la chaîne du livre. On pourrait dire le maillon d’or, le maillon primordial, le maillon qu’on ne peut détacher sans rompre l’ensemble. Toi, lectrice, lecteur, sans qui le livre n’aurait pas de réalité, comme le disait un écrivain slovaque du nom de Pavel Vilikovsky. J’aimerais te dire que parmi le bousculement des nouveautés de la rentrée littéraire, de plus en plus comparable au bousculement que font les vagues d’un tsunami somptueux, j’aimerais te dire que tu n’es pas obligé de te mouiller jusqu’au cou. Autrement dit, que tu peux rester au sec, oser prendre ton temps et lire tranquille, à l’ombre d’un arbre, pourquoi pas de la poésie, par exemple. C’est vrai, pourquoi ne brillerais-tu pas par ton écart de conduite, cette année, au lieu de suivre les tendances, en lisant Comme une étoile tombe dans la nuit, de Mathilde Vischer?

Ce n’est justement pas un livre de cette rentrée littéraire torrentielle, ce n’est pas une nouveauté, mais tu sais, c’est un livre qui n’a pas encore une année d’existence et donc encore du lait maternel derrière les rabats. Il déborde de jeunesse. Bien sûr, au sujet de cette rentrée littéraire, je suis sûr que tu l’auras compris. Il ne s’agit pas de faire autrement pour faire autrement. Ni de la saboter, ou pire encore, de l’ignorer puis l’oublier, mais simplement de faire sa propre rentrée littéraire sur commande, quand on en ressent l’envie profonde, intérieure et bouillonnante. Faire sa rentrée littéraire plus librement, un peu comme on fait l’école buissonnière, voilà ce que je veux te dire. Car l’école buissonnière, n’est-ce pas quitter l’école pour le plaisir d’y revenir?

Si j’aborde sans filtre ici Comme une étoile tombe dans la nuit (je me dois de te prévenir), c’est déjà pour te faire partager une résonance. Te dire grossièrement la résonance des mots, ce serait mentir. C’est plutôt la résonance que font les mots réunis, frottés les uns aux autres, comme on frotte du bois à du bois pour qu’il s’échauffe et qu’il fume, dans l’espoir d’un feu. Dans ce recueil, c’est plutôt cette résonance là qui saute aux yeux et aux oreilles. L’écriture lyrique, magnétique et pointilleuse nous accroche au texte et les courts paragraphes ont chacun un sens. On croirait une série d’images à regarder.

Tout cela forme des histoires. Il y a aussi des personnages qui sont pris dans ces histoires. Tu me diras que les histoires ou que raconter des histoires, c’est la stricte affaire du roman, que c’est le marathon ordinaire des feuilletonistes, des romanciers, des prosateurs, mais c’est faux. Car la spécificité de la poésie de Mathilde Vischer, c’est qu’on est face à une prose poétique. Il y a de la narration et les personnages se nomment par exemple Jeiran ou Myriam. Qui a dit que la lecture est un acte solitaire? Et tu sais, qui dit personnages dit aussi inévitablement enfance ou vieillesse, naissance ou mort, amour ou désamour, apparition ou disparition, mains qui se touchent et mains qui se quittent, comme c’est le cas avec la disparition suivante:

«Une nuit ils sont couchés côte à côte, dans une chambre nue. Il recouvre ses mains, puis dans les siennes les serre légèrement. Il les enveloppe, comme le vêtement d’une peau bienveillante, consolatrice. Ils sont allongés côte à côte comme deux morts qui échangeraient leurs mains, ensevelissant l’une l’autre, dans le désir d’une disparition légère, comparable, unique.»

Tu l’auras deviné, cette narration ou plutôt ces narrations, ce ne sont pas des narrations linéaires. Aucune marche à suivre. Tu n’avances pas sur un sentier balisé. Bien sûr, il y a des textes qui se suivent, mais chaque texte est une entité en soi qui poursuit parfois le texte précédent ou qui le rompt ouvertement, pour clamer son indépendance. C’est parce que les histoires ne se suivent pas que le charme opère.

Pour faire court, c’est un peu comme se souvenir. On se souvient d’une multitude de détails d’une histoire, de faits et gestes qui s’entrechoquent et se croisent, mais on ne parvient pas à s’en souvenir linéairement. On s’en souvient selon la poudrière de la mémoire. La poétesse, si c’est bien elle, si elle ne s’est pas déguisée en écrivant, mieux encore, si elle ne s’est pas absentée, se souvient à l’ombre d’un marronnier d’un enfant qui mange une glace. Et sur la page qui suit le souvenir de cet enfant, il y a la mort et le cimetière comme unique réponse à la vie. N’est-ce pas là la justesse du poète, de parler de tout et d’aborder le plaisir en abordant la douleur?

Au fond, lire Comme une étoile tombe dans la nuit, c’est entrer pleinement dans de courtes histoires, sans enlever ses chaussures. Certaines sont ponctuées d’interrogations, de songes, de rappels. Le temps n’est qu’une montre à remonter selon la lucidité du moment:

«J’ai pris le parti de la clairvoyance. De la douceur et de la lucidité. Mais ces mots, ces images qui m’assaillent. Faire naître un enfant ici, sous les décombres du sens, dans une société qui chavire. Je la vois, regardez-la, ses enfants s’accrochent à elle, elle est frêle et vieillissante, elle pleure, ils pendent à sa longue jupe de soie trouée, suppliants d’attention, implorants. Nous restons les bras le long du corps, incrédules, lentement prisonniers de ses souffrances immobiles, la noirceur de ses mains imprégnant peu à peu l’intérieur de notre pensée.»

Les images pleuvent et en lecteur, tu marches sur leurs traces. Pour aller où? Je serais tenté de te dire là où tombe les étoiles dans la nuit, mais c’est autre chose. Pour y aller avec qui? Je serais tenté de te dire avec les personnages du recueil, mais ce n’est pas tout. Pour y faire quoi? Je serais tenté de te dire que je n’en sais foutûment rien. Ce qui importe, au final, en lisant Comme une étoile tombe dans la nuit à l’ombre d’un arbre, comment le dire, c’est peut-être de ne pas avoir d’intention et «de ne pas chercher à prendre l’autre dans son propre rêve, de le laisser libre, dans l’énigme de sa force et de sa misère».

Ecrire à l’auteur: arthur.billerey@leregardlibre.com

Crédit photo: © Maxisciences

Mathilde Vischer
Comme une étoile tombe dans la nuit
Editions Samizdat
2019
116 pages

Laisser un commentaire