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Accueil » Clarisse Gorokhoff, éprise de désirs et de détonation

Clarisse Gorokhoff, éprise de désirs et de détonation4 minutes de lecture

par Quentin Perissinotto
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defaire l'amour

Après trois romans, Clarisse Gorokhoff a changé de genre en même temps qu’une nouvelle fois d’éditeur. Malgré la mention «roman» sur ce dernier opus, Défaire l’amour s’apparente plus à la forme en vogue de la narrative non-fiction. Pour quelle réussite?

Dans ce récit, l’auteure revient sur ses années d’effervescence et d’ébullition stambouliotes, qui auront fait éclater des interrogations existentielles la tenaillant encore une décennie plus tard. C’est là tout le propos de la collection «Confessions»: chaque écrivain est amené à se livrer à une introspection et à raconter une période charnière de sa vie, où celle-ci a basculé. Clarisse Gorokhoff se replonge dans le tumulte de ses 20 ans pour questionner ses fêlures d’alors à la lumière de ses doutes d’aujourd’hui.

Désirs en désordre

Défaire l’amour est un récit extrêmement personnel qui dénoue les non-dits et les silences pour tout exposer à la surface de la feuille granuleuse. Clarisse Gorokhoff choisit de n’éluder aucune zone d’intimité, ou presque: elle revient sur son arrivée à Istanbul (pour un séjour Erasmus, prolongé ensuite), son désir avide de liberté et de séduction, son goût pour les tentations et leurs précipices, sa rencontre avec son amoureux de l’époque, mais aussi sur son enfance zébrée par la disparition de sa mère. Elle promène la loupe sur ses années passées, une question systématique comme jalon: d’où lui vient ce besoin impérieux de dynamiter le bonheur?

«La Clarisse d’avant, qui s’envoyait en l’air avec le premier mâle attirant, qui noyait son romantisme viscéral dans des bulles à douze degrés. Persuadée que ce qui rend aveugle, c’est de s’asperger les rétines d’acide citrique, ou de se les crever avec des pics à glace. Mais certainement pas l’amour.»

De ce récit, on peut dégager trois grandes parties: la volonté d’exploration des sens et des corps, la découverte de la vie de couple et l’impression de finitude, avec comme point de bascule la rencontre avec Onur, son compagnon d’alors. La Clarisse d’avant, qui a  vu «le petit diable qui était en [elle] mener la danse», se laisser gagner par la sensation étrange de la vie à deux et ce qui ressemble à une stabilité, quoique précaire. Mais plus les jours passent, plus la relation avec Onur s’ancre dans le quotidien et plus la narratrice s’aperçoit être tenaillée par ses vieux démons: elle ressent à nouveau la nécessité de se faire désirer par tous les hommes.

De façon tout à fait lucide, Clarisse Gorokhoff s’interroge sur son impossibilité à aimer «socialement» et de vivre en couple, tout en se désespérant de ce constat. En comparant son existence à une fuite perpétuelle, Clarisse Gorokhoff se demande ce qui l’a poussée à croire qu’elle pouvait colmater les fissures de l’enfance avec la perdition adulte.

Le chaos intérieur mis à nu

Construit comme une longue rétrospective où les souvenirs conduisent l’auteure à des réflexions actuelles sur les notions de désir et de couple, Défaire l’amour n’est toutefois pas un récit psychologisant: Clarisse Gorokhoff ne cherche pas à expliquer la source de chacun de ses actes pulsionnels et pour citer une formulation aussi répandue qu’insupportable, ne tente pas à tout prix de «mettre des mots sur des maux». Elle laisse au contraire libre cours à ses doutes et ses incertitudes, à sa puissance d’évocation et ses images détonantes. A l’aide d’une écriture incisive, Clarisse Gorokhoff sonde et décortique son chaos intérieur, en portant un regard mordant et désabusé sur sa propre histoire. Le style est travaillé, les tournures sont pleines de malice et le ton souvent très drôle: Défaire l’amour est bien loin d’être un lamento ou un récit psychanalytique larmoyant.

«Les papillons dans le ventre. L’onde de bien-être qui envahit le corps. Le cocktail hormonal de gaieté et de confiance… J’ai connu tout ça. J’ai aussi connu les pensées, obsessionnelles, qui convergent vers le même visage, le même nom, la même odeur. Ce long soupir intérieur. La joie de le voir, chaque matin, en ouvrant les paupières. De le sentir sous mes mains, contre mes lèvres, à même ma chair; à l’intérieur de moi comme, dans un coquillage, le bruit de la mer. Cette joie pleine d’aplomb et d’orgueil. Si intense qu’elle en devient douloureuse. Si douloureuse qu’elle en devient délicieuse. Et qui se transforme en peur. Peur de perdre, lui, “ça”. Peur que tout n’ait été qu’une illusion. Un mirage nourri par deux êtres au cœur d’un désert. Une chimère caniculaire.»

Cependant, malgré d’indéniables qualités stylistiques, l’aspect très intimiste du livre laisse à quelques reprises le lecteur en marge. En racontant cette histoire d’amour au travers de souvenirs, de sensations et de ressentis, sans ajouter de distance ni de paravent, Clarisse Gorokhoff a cherché à emmener le lecteur au creux de sa chair. Au risque qu’il devienne voyeur.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

Crédit photo: © Quentin Perissinotto pour Le Regard Libre

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Clarisse Gorokhoff 
Défaire l’amour 
Robert Laffont 
Collection Confessions 
2023 
274 pages 

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