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Littérature

Critique

«La double nuit du lac», traversée d’une rupture3 minutes de lecture

par Quentin Perissinotto
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La nuit du lac © Pixabay

Le critique littéraire Julien Burri signe avec La double nuit du lac sa quinzième parution; la sixième de la jeune maison d’édition lausannoise La Veilleuse. Un récit sur les rives de l’intime.

Auteur de recueils de poèmes, de nouvelles, d’une pièce de théâtre et de plusieurs romans, Julien Burri arpente la scène littéraire depuis près de trente ans, après un premier recueil de poésie publié en 1996. Lauréat du prix international jeunes auteurs en 1997 dans la catégorie théâtre puis l’année suivante pour la poésie, le Vaudois développe depuis une œuvre ciselée, où la finitude des corps répond à la solitude de la nature.

«La nuit est devenue à la fois hantise et beauté. Elle avait la forme d’un lac.»

La double nuit du lac est un court texte, à mi-chemin entre le récit et la prose poétique. Il raconte, ou plutôt expérimente, l’éloignement puis l’absence de l’être aimé. Un après-midi d’été, le narrateur traverse le lac à la nage et son amant le regarde depuis le rivage disparaître lentement. Mais déjà sur la rive opposée se trame une autre saison.

Mouvances intimes et mouvements de terrain

En très peu de pages, Julien Burri évoque le deuil amoureux, à tâtons. Il observe le cœur s’agiter sous les souvenirs, comme un pêcheur scruterait les moindres ronds se formant sur l’eau; les mots ainsi que les poissons glissent entre les mains, visqueux, vivants. Reclus dans une ancienne ferme, le narrateur égrène alors ses pensées, jusqu’à se perdre en son ressac intérieur. Les mouvances intimes suivent ici les mouvements du terrain.

«Hors de cette ville, je me suis rarement senti aussi libre.
La solitude est une eau profonde. Elle permet de ne plus être vu. De percevoir ce qui irrigue les jours et les porte, le présent dans son intensité et sa brièveté. De se souvenir poussière.»

Aux côtés de ce narrateur, on essaie de s’imaginer les lieux, de dessiner les couleurs du littoral, de deviner l’odeur des saisons, l’intérieur des maisons. D’approcher les silhouettes et le passé des personnages. De dilater et habiter le temps. Le lecteur sillonne le paysage comme Julien Burri arpente les émotions, avec la même immobile intranquillité. Avec une infinie attention portée aux détails. L’auteur lausannois décrit par petites touches le monde alentour et la narration se dévoile comme un tableau pointilliste.

C’est un texte qui nécessite de se dérober à soi-même, de s’accorde une parenthèse. Il ne faut pas le lire suspendu entre deux instants, dans la fuite du quotidien, mais enraciné dans l’instant. C’est un texte qui prend le pari d’aiguiller le lecteur sans le guider, qui lui trace des sentiers en lui offrant le loisir de s’égarer. On est alors tantôt embarqué, tantôt laissé sur le côté, gagné par le sentiment que la vie s’écoule sans nous et que l’essentiel se joue ailleurs. Puisque sur les pas des absents se dessine le limon des vivants.

Ecrire à l’auteur: quentin.perissinotto@leregardlibre.com

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Julien Burri
La double nuit du lac
Editions La Veilleuse
96 pages
Décembre 2023

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